Guy Verhofstadt, Numero uno

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Belgique

Les éditions Racine publient ce jeudi (1) la première biographie «critique, non autorisée» du Premier ministre, Guy Verhofstadt. On s'en étonnera sans doute, mais l'homme, monument de la vie politique belge, n'avait jamais fait l'objet d'un livre complet sur sa vie, son engagement personnel, ses idées, ses combats, ses déceptions, ses tics, ses colères, ses grandeurs et ses faiblesses.

Olivier Mouton, journaliste à «La Libre Belgique» et Boudewijn Vanpeteghem, journaliste au «Standaard» ont relevé ce défi sur la base de témoignages recueillis aux meilleures sources (40 personnalités de premier plan ont témoigné, de Jean-Luc Dehaene à Dominique Verhofstadt, la femme Guy, en passant par Philippe Maystadt, Louis Michel, Marc Verwilghen, etc). Forts de leur expérience personnelle - l'un et l'autre dissèquent l'actualité belge et internationale avec une acuité que les lecteurs connaissent bien - ils ont réalisé un ouvrage riche en témoignages, en anecdotes, en analyses. En révélations, aussi. Ainsi apprend-on l'incroyable tentation de Guy Verhfostadt qui, en 1991, pour élargir le Parti voor vrijheid en vooruitgang (PVV), proposa de se tourner vers des personnalités de droite et d'extrême droite, dont l'actuel leader du Blok, Gerolf Annemans.

Voici les bonnes feuilles d'un portrait sans complaisance où l'on découvre Guy Verhofstadt «Numero Uno», une bête politique, ancrée dans ses convictions, capable du meilleur et du pire, même à l'encontre de ses amis politiques. Un homme aussi, qui vit à fond ses passions: la Toscane, le cyclisme, l'archéologie.

Le pouvoir par la force, pour la réforme (page 13)

A plus d'une reprise, il a utilisé la force pour atteindre son objectif. Jeune militant libéral à Gand, il crée un mouvement alternatif pour défendre ses idées parce que les Jeunes-PVV d'alors ne suivaient pas ses opinions. Un peu plus tard, il commet un coup d'état pour écarter le président démocratiquement élu des Jeunes PVV, Karel De Gucht. Il considère simplement que cette fonction lui correspond bien et qu'il l'exercera bien mieux. La même chose arrive quelques années plus tard avec la présidence du PVV. Le cabinet fantôme qu'il a mis en place en tant que vice-Premier ministre ne suffit pas à l'aider dans ses ambitions. Dès lors, Guy Verhofstadt écarte d'une manière inqualifiable la présidente du PVV, Annemie Neyts, de son trône.

Le Premier ne fait pas de la politique pour gagner de l'argent. C'est un vrai réformateur. Il veut changer les choses, améliorer la société, marquer l'histoire de son empreinte, faire la différence et jeter des pavés -beaucoup de pavés- dans la mare. Et si possible de gros pavés. Il faut aussi que l'on sache que c'est lui qui les a lancés. En lui, l'angoisse est réelle de devenir un homme politique sans inspiration se contentant de gérer les affaires courantes.

Guy Verhofstadt ne se considère pas comme un conservateur. Il est toujours fasciné par les avant-gardes intellectuelles, comme en témoigne désormais son intérêt pour les altermondialistes. Le Gantois a toujours considéré que l'image de «baby Thatcher» qui fut la sienne par le passé a été créée de toutes pièces, qu'elle ne correspond pas à la réalité. En somme, dit cet hyper-sensible aux médias, il s'agit là d'une caricature.

Et à vrai dire, il faut concéder que cet homme sait anticiper l'avenir. Arrivé dans le libéralisme dans les années septante, alors que ces idées sont fortement contestées par la vague suivant mai 68, il est persuadé d'une chose: il s'agit là de la vraie réponse à la façon dont la société belge -voire européenne- évolue. Le parti libéral, pense-t-il très vite, a les capacités de devenir la première formation politique de Flandre. Le CVP domine alors le paysage de la tête et des épaules. Personne ne croit vraiment à cette conviction profonde. Des années plus tard, après une période fort difficile, il apparaîtra que l'homme avait raison. Aux élections de juin 1999, le VLD atteint le niveau des chrétiens démocrates diminués par la crise de la dioxine, bien sûr, mais aussi diminués de façon structurelle. Et le leader libéral ne cesse de clamer à qui veut l'entendre que son parti ne cesse de progresser à chaque scrutin depuis la fin des années quatre-vingt. Lentement, mais sûrement.

Il est d'une maniaquerie incroyable dans l'organisation de ses activités politiques -c'est un vrai perfectionniste- mais ce n'est pas un gestionnaire. Son enthousiasme et son talent de visionnaire incitent les gens à le suivre. Il dispose d'un incroyable moteur idéologique. Ses manières non-conformistes, le fait qu'il n'insiste généralement pas sur la hiérarchie, sa sympathie naturelle pour les gens, ont tendance à l'aider en ce sens.

La domination et l'incertitude vont de pair dans sa personnalité complexe. Fou d'Italie comme il peut l'être, il exige pratiquement que tout le monde apprécie, comme lui, la cuisine italienne. Mais cette foi en sa propre vérité n'empêche pas qu'il ait en même temps besoin d'être confirmé dans le cap qu'il a pris, ce qui témoigne de son incertitude. Cela explique aussi pourquoi il est hyper-sensible à ce qui est dit de lui, à ce qu'il lit dans les journaux. Il doit parler longuement de cela avec son entourage et n'hésite pas à décrocher son téléphone pour s'expliquer avec un journaliste s'il n'est pas d'accord avec ce qu'il a écrit. Guy Verhofstadt accorde d'ailleurs beaucoup d'attention à la communication. Par nécessité, aussi, parce qu'il est impossible pour un homme politique de faire autrement s'il veut devenir grand. Tout le concept de démocratie citoyenne et son combat contre la pilarisation de la société ont quelque chose à voir avec sa soif de pouvoir. Au milieu des années quatre-vingt, il médiatisait le budget parce qu'il voulait utiliser l'opinion publique pour convaincre ses collègues de la nécessité de changer les choses. En tant que Premier ministre, il fait de l'arc-en-ciel une machine à communiquer, au risque parfois de tromper les gens sur la véritable marchandise.

Cet appel direct à la population est une constante chez lui parce que ce «numéro un» libéral a parfaitement compris que son mouvement politique a un grand potentiel de croissance en Flandre en raison de la déconfessionnalisation de la société et de l'enrichissement de la région.

L'homme dérange, utilise tous les leviers possibles et imaginables pour atteindre son but. Mais il parvient aussi à convaincre. Encore et toujours. Dans les rangs écologistes, on avoue partager certaines de ses envies réformatrices et ses vues sur une société nouvelle, plus démocratique. C'est bien là le moins que l'on pouvait attendre d'un libéral radical: trouver des alliés objectifs dans les rangs d'une famille politique que, a priori, tout sépare de la sienne.

Il regarde dans toutes les directions et recherche des hommes politiques dans d'autres formations, dont le ralliement pourrait renforcer l'opération. Ils pourraient inviter d'autres gens à faire la même démarche. Enfin, un nouveau nom serait la cerise sur le gâteau pour ce parti rénové, pense-t-il, le véritable symbole d'un changement en marche. Dans un premier temps, il se confie à ses proches. Puis, assez vite, il estime que le temps est venu de passer à l'action.

Le président de parti met les cartes sur la table devant un cercle plus élargi à l'occasion d'une réunion du bureau de parti organisée dans un restaurant bruxellois, «Mon manège à moi», à Woluwe. C'est dans les habitudes de l'homme: il n'est pas rare qu'il choisisse un lieu plus agréable que le siège du parti pour une réunion de ce type ayant un caractère délicat. Rien de tel qu'un bon repas et un bon vin pour détendre l'atmosphère. Les participants reçoivent une note contenant une série de scénarios visant à élargir le parti -un document que Verhofstadt distribue avant de le reprendre. Dans cet essai, il évoque plusieurs hypothèses concernant les socialistes, les nationalistes flamands et un groupe de catholiques conservateurs.

Cela fait d'ailleurs un petit temps qu'il a des contacts avec des catholiques de droite comme l'ancien sénateur CVP Bob Gijs. Paul Beliën, mari de la future députée du Vlaams Blok Alexandra Colen et correspondant pour le «Wall Street Journal», évolue dans les mêmes eaux et situe les premiers contacts avant le fameux «Dimanche noir» de 1991, quand le Vlaams Blok a effectué une spectaculaire progression aux élections législatives. A ce moment, il n'était pas encore question de créer un nouveau parti, mais bien de mettre sur pied une éventuelle alliance électorale libérale conservatrice dont le PVV aurait été un des piliers.

Cette piste de réflexion libérale conservatrice n'a finalement pas été poursuivie. Certains membres du bureau de parti sont horrifiés lorsqu'ils voient figurer, dans le projet de Verhofstadt, le nom de Gerolf Annemans, député du Vlaams Blok. Dans sa quête éperdue de voix, l'homme fort des libéraux flamands pense qu'il pourrait tirer profit d'un élargissement lui permettant d'attirer des électeurs qui se sont égarés du côté de l'extrême droite. Il songe aussi, entre autres, à l'ancien sénateur Volksunie Lode Claes. Il veut que le PVV devienne le plus grand et est prêt, pour ce faire, à regarder dans toutes les directions. Cette obsession le rend aveugle aux côtés négatifs d'une opération avec des membres du Blok.

Son bureau de parti le ramène brutalement à la réalité. Les jeunes libéraux Guy Serraes et Fientje Moerman expriment leur colère et reçoivent le soutien d'Annemie Neyts, de Karel De Gucht et d'autres encore. Verhofstadt comprend que son parti ne veut pas aller aussi loin et ne reviendra plus sur le sujet.

Les amis (page 237)

«Je ne le connaissais pas, je redoutais ses interventions en politique car je pensais qu'elles me seraient peu admissibles. Dans les années 80, et encore au début des années nonante, Guy Verhofstadt était suspecté de radicalisme et d'intransigeance. Il était le négateur des convictions socialistes. Nos mondes politiques respectifs étaient paralysés dans leurs différences. Ils le sont du reste encore. Dans l'opposition, chaque fois que l'on y entrait, se développait le goût de l'intransigeance, cette force négative, celle qui menace les accords et les transactions de la majorité et qui découvre le vide d'un avenir. Notre amitié n'a pas pu naître de ces réticences réciproques.»

Celui qui parle de la sorte n'est autre que le sénateur socialiste francophone Roger Lallemand. Considéré comme un sage de la Haute Assemblée, il est devenu un ami proche de son homologue libéral flamand lors de sa traversée du désert, après son retrait de 1995. Leur première rencontre significative eut lieu en janvier 1995 lors des funérailles de Lucienne Herman-Michielsens, députée libérale à laquelle on doit la légalisation de l'avortement du début des années nonante, un texte signé avec Roger Lallemand. Tous deux prononçaient un discours à cette occasion. Une amitié confortée... à table.

«Guy était dans l'opposition, raconte par écrit Roger Lallemand dans un texte qu'il nous a transmis. Il assumait la charge de Vice-Président du Sénat. Et ainsi, chaque jeudi à midi, nous nous retrouvions autour de la table du Sénat avec les présidents des groupes politiques et les hauts fonctionnaires de l'Institution. Guy eut un jour l'idée -curieuse- de vanter la supériorité absolue des vins italiens. Elle déclencha en moi une réaction verbale plutôt vive. Je devins ainsi, sans y être qualifié, l'avocat des vins français. La querelle fit du bruit, suscita des mots et des éclats de rire. Notre discussion fit grand plaisir à nos compagnons de table. Et elle devient pour eux une référence. Chaque jeudi, ils nous poussaient à renouveler la dispute, à recommencer une querelle factice qui ne cessa ainsi de s'élargir.» Ainsi est né le mythe d'une cave du Sénat, gorgée de vins fabuleux réservés «à d'autres, aux politiques étrangers et aux ambassadeurs».

«Puis vint la surprise, poursuit le sénateur PS. Lorsqu'il devient Premier ministre, je fus invité à visiter, avec lui, ces caves extraordinaires avec un huissier en uniforme de la Haute Assemblée. Guy portait un appareil photographique. Nous descendîmes dans d'immenses couloirs, au bout desquels le Premier ouvrit la porte d'une petite cave où se tenaient, fort esseulées, quelques bouteilles de vin moyen. Je fus assurément étonné de la modestie du lieu et de son contenu.»

Quelques semaines plus tard, en recevant une photo prise par le Premier lors de ce moment tant attendu, Roger Lallemand ne peut s'empêcher de commenter, non sans humour: «L'envoi me fit plaisir, mais je me suis dit que ce qui nous avait été montré était, sans doute, une fausse cave. La vraie, la formidable, était ailleurs, hors de nos convoitises primaires.»

(1) «Numero uno», par Olivier Mouton et Boudewijn Vanpeteghem, Editions Racine, 314 pages, 24,45 euros. Le livre paraît simultanément en néerlandais aux Editions Lannoo.

© La Libre Belgique 2003

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