Haarscher: les sanctions de l'Eglise, "une gifle pour les victimes"

Jonas Legge Publié le - Mis à jour le

Belgique

Les abus sexuels au sein de l'Eglise, le choix des sœurs Clarisses, le possible bombardement israélien en Iran, la condamnation des Pussy Riot, les polémiques qui ont secoué l'ULB,... En tant qu'invité du samedi de LaLibre.be, Guy Haarscher, philosophe à l'ULB, analyse ces nombreux dossiers.

Des centaines de plaintes continuent d'être déposées pour des abus sexuels commis au sein de l'Eglise. La position défendue par l'Eglise vous semble-t-elle suffisante ?

Non. L'Eglise n'a jamais vraiment trouvé les mots pour affronter ces histoires horribles. Elle a manifesté une raideur “bureaucratique”, et a longtemps tenté de soustraire les auteurs de ces actes à la justice. Les nombreuses plaintes, tant en Belgique qu’en Irlande par exemple, posent un problème terrible pour cette institution qui n’est pas une “entreprise” comme une autre: au nom de sa morale elle a, pendant longtemps, stigmatisé les relations sexuelles entre adultes consentants non mariés, condamné la contraception, puis l’avortement, et cela tout en couvrant des relations sexuelles contraintes, qui plus est avec des enfants!

Cette semaine, une énième plainte a été déposée à l'encontre de Roger Vangheluwe, l'ancien évêque de Bruges. Or, il ne peut plus être cité devant la justice "civile" en raison de la prescription des faits. Faut-il supprimer la prescription, comme l'a suggéré Renaat Landuyt, député sp.a. ?

Je suis un peu méfiant vis-à-vis des modifications législatives qu'on veut introduire sous le coup de l’émotion. Je ne suis pas opposé à un aménagement de la prescription, qui souffre d'ailleurs des exceptions, mais je pense qu'il faut le faire calmement et en respectant tous les paramètres de l'Etat de droit. Car la prescription a aussi une certaine signification, qui veut qu'après un certain laps de temps il devienne de plus en plus difficile de juger sereinement.

Roger Vangheluwe vit désormais caché et il est réduit au silence. Cette sanction est-elle suffisante ou l'Eglise fait-elle preuve de laxisme en ne sanctionnant pas davantage cet ex-prélat ?

Bien sûr qu'elle a fait preuve de laxisme. Ce ne sont pas de petits manquements, quand même. La moindre des choses serait d'appliquer une sanction plus radicale, et qu'il soit exclu de l’Eglise. Ces demi-mesures équivalent à une gifle pour les victimes.

Toujours en Belgique, les sœurs Clarisses de Malonne ont fait le choix difficile et contesté d'accueillir Michelle Martin. Comment interprétez-vous ce choix qui semble inflexible ?

A partir du moment où Michelle Martin est libérée, je comprends qu'on puisse l'accueillir et que, dans le but de tenter de la resocialiser, les sœurs Clarisses le fassent. C’est plutôt la libération en tant que telle qui pose problème, car tout laisse entendre qu'elle a quand même menti sur les indemnisations, et il ne semble pas qu'elle ait fait un geste de repentir radical. Je comprends les sentiments des parents des victimes. La manière dont a travaillé le tribunal d'application des peines doit être examinée de façon critique.

Ce dimanche, une marche est organisée par Jean-Denis Lejeune. Quel est l'intérêt de ces marches et autres mouvements de foule ?

A l’époque de la “Marche blanche”, je trouvais très prometteur que les citoyens prennent leur destin en mains et rappellent l’Etat à sa mission fondamentale: protéger les plus vulnérables. Par la suite, ce mouvement a souvent dérapé: je n’aime ni les dénonciations ni le populisme ni les grandes théories sur les “protections”. On ne peut pas réclamer que Michelle Martin ne soit jamais libérée, parce que ce serait contraire aux règles de notre Etat de droit. Le gouvernement parle de changer ces règles. Mais à chaque fois qu'on qu’on durcit la législation, on doit savoir à quel prix et mesurer les effets pervers à long terme sur notre droit et nos libertés. La précipitation doit être absolument évitée.

Sur le plan international, Israël se dit de plus en plus menacé par l'Iran, qui construirait la bombe atomique. Une attaque préventive en vue de détruire les sites nucléaires iraniens est-elle acceptable ?

Sur le plan moral, juridique et politique, cela peut se discuter. S'il existe une atteinte à la paix et à la sécurité, la communauté internationale doit réagir. Si elle ne le fait pas, et si un pays menacé agit seul (l’Iran veut “rayer Israël de la carte”), cela pourrait dans certaines conditions être considéré comme légitime. Le problème, c'est qu'il faut réussir une telle opération. Si Israël la rate (ce qui, techniquement parlant, est fort possible) et que le désordre, l'insécurité et la violence s’accroissent, ce sera catastrophique. Pour éviter le chaos au Moyen-Orient, le plus raisonnable serait qu'une position commune des Occidentaux augmente encore la pression sur le régime iranien, qui donne des signes d’étranglement. Ce raisonnement s’applique à la Syrie, même si le problème est très différent...

Justement, à propos de la Syrie, comment interprétez-vous le revirement de comportement de la part de la communauté internationale qui, avant le conflit, recevait régulièrement Bachar al-Assad et qui, aujourd'hui, le voue aux gémonies ?

Ce n'est pas nouveau. Les Américains et les Français avaient des relations très cordiales avec Saddam Hussein dans les années 1980. Plus tard, Sarkozy a reçu Kadhafi. C'est la théorie réaliste des relations internationales, qui consiste à dire que nous préférerions avoir face à nous des démocrates, mais que s’il n’y en a pas, autant avoir des dictateurs alliés plutôt que des ennemis. A propos de Somoza, dictateur nicaraguayen, un conseiller de Roosevelt avait dit: 'He is a bastard, but he is our bastard'. Même si ces dirigeants traitaient très mal leurs peuples, ils collaboraient au niveau international. Mais dès qu'ils ont risqué de tout déstabiliser, on les a lâchés brutalement. C’est la loi, et le cynisme, du réalisme.

Passons en Russie maintenant, où les Pussy Riot ont été condamnées à deux ans d’emprisonnement pour avoir demandé à la Sainte Vierge de "chasser Poutine" du pouvoir. Comment réagissez-vous à ce procès ?

C'est une preuve supplémentaire de ce que la justice russe est tout à fait aux ordres. Poutine s'allie aussi, pour asseoir son pouvoir, à ce qu'il y a de plus conservateur dans l'Eglise orthodoxe. Ce sont des provocatrices, mais il y en a dans tous les pays, elles doivent avoir le droit de s'exprimer, et la vie politique serait plus pauvre et trop politiquement correcte sans ces gêneuses. Qu'elles se trouvent jugées dans une cage, comme de grands malfaiteurs, pour “hooliganisme”, qui est une infraction des plus vagues, c'est une caractéristique de la dégénérescence autoritaire du régime russe. Nous devons vraiment manifester notre solidarité à l’égard de ces jeunes filles.

Revenons en Belgique et, plus précisément, à l'ULB. Avez-vous jugé la sanction à l'égard de Souhail Chichah justifiée ou trop mince ?

La Commission de discipline a considéré que la “burqa bla bla” avait constitué une atteinte grave aux valeurs de l'université, et d’abord à la liberté d'expression et au libre examen. Je comprends que la sanction d'un mois de suspension avec salaire puisse sembler trop douce aux yeux du public. Mais M. Chichah, dont le contrat n’a pas été renouvelé, est maintenant hors de l’université, et la décision de la Commission de discipline nous assure qu’il n’en sera plus jamais membre.

Toujours à l'ULB, le cercle anti-Israël a finalement pu poursuivre ses activités. Comprenez-vous que le Conseil d'administration ait jugé que ce cercle avait droit à la reconnaissance de l'ULB ?

Non, je trouve que c'est une très mauvaise décision. On a bien sûr le droit de critiquer le gouvernement israélien, mais il s’agit ici de boycotter des académiques. Eviter les contacts avec eux parce qu'ils sont israéliens, cela représente un appel à la discrimination, et c'est inacceptable. L’ULB n’aurait pas dû reconnaître un tel cercle, dont les objectifs contredisent radicalement ses valeurs.

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