Belgique

Comment expliquer, malgré tous les efforts consentis, que le racisme imprègne encore autant la société belge ?

C’est lié à une série de conjonctions d’événements politiques, comme le 11 septembre 2001, de la crise économique et aussi de la montée en puissance, au niveau européen, de partis plus à droite, plus populistes, plus nationalistes. La lutte contre le racisme ne peut être un vain mot : les frontières du "politiquement correct" ont été tellement refoulées qu’on finit par trouver normal de faire des amalgames ou de ne pas respecter une religion ou une communauté. On doit être d’une vigilance de Sioux. Il y a un repli communautaire qui est à l’œuvre et un repli belgo-belge.

Les assises de l’interculturalité avaient permis de mettre les problèmes à plat. Que faire maintenant ?

Il faut mettre en œuvre les recommandations consensuelles de ces assises. Tout le monde est d’accord pour reconnaître qu’il y a chez nous de terribles discriminations à l’embauche. La Belgique est un des pays où le taux d’emploi des personnes d’origine étrangère est le plus bas. On va enfin pouvoir disposer du monitoring socio-économique, un outil qui permettra de voir où se trouvent les personnes qui ont au moins un grand-parent d’origine étrangère. Et où elles sont absentes. Ce qui permettra de réaliser des politiques de prévention.

Comment, concrètement ?

Dans l’accord de gouvernement, il est prévu d’analyser si les CV anonymes (où n’apparaissent ni les photos ni les patronymes, NdlR) peuvent être davantage généralisés.

Ce point figurait déjà dans l’accord du gouvernement Verhofstadt. Jusqu’ici, on n’a jamais réussi à les imposer…

Les CV anonymes ne seront pas suffisants si, en même temps, il n’y a pas de formation des directeurs des ressources humaines, si on ne montre pas aussi les bons exemples d’intégration réussie. Sait-on que plus de la moitié des jeunes médecins de la province du Brabant wallon qui ont récemment prêté le serment d’Hippocrate sont d’origine étrangère ?

Faut-il, selon vous, imposer des quotas d’étrangers dans les administrations, comme il en existe – 3 % – pour les personnes handicapées ?

Je n’aime pas les quotas - ils ne sont d’ailleurs pas respectés ! - et je ne suis pas pour les généraliser. Mais je trouve que les administrations peuvent avoir de manière implicite et en interne des objectifs chiffrés. Surtout, il faut que la fonction publique fédérale ait un plan de diversité très clair. Idéalement, ce devrait d’ailleurs être le cas à tous les niveaux de pouvoir, pour donner l’exemple aux entreprises.

Les jeunes d’origine étrangère qui habitent dans les quartiers populaires cumulent tous les handicaps…

C’est le groupe le plus discriminé de tous ! A Bruxelles, plus de 50 % des jeunes sont d’origine étrangère. C’est un vraiment un défi social majeur. On se trouve sur une bombe sociale On doit considérer collectivement qu’il est prioritaire de donner de l’emploi à ces jeunes, dans les administrations comme dans les entreprises privées. On doit se mettre des objectifs chiffrés et, pour une série de boulots, les offrir d’abord aux jeunes gens des quartiers où ils sont situés. C’est aussi vrai à Anvers et dans les autres grandes villes. Le risque sociétal est là : il faut fédérer tous les partis et coordonner l’action avec les politiques régionaux qui ont la diversité dans les mains. Je veux réunir un comité interministériel pour mettre en place, avec volontarisme, des dispositifs cohérents, sans que le fédéral impose sa loi. Mais il faut un plan d’action transversal qui commence très tôt. Sinon, ne nous étonnons pas qu’il y ait parfois des phénomènes de radicalisation, un sentiment de rejet, des dérives, que je ne cautionne absolument pas. Cela fait aussi partie d’une politique de prévention en matière de sécurité.

Comment imposer des plans de diversité dans les entreprises privées situées dans les grandes villes et dans les agglomérations à forte présence de jeunes d’origine étrangère ?

Ces plans de diversité ne doivent pas être vécus comme des contraintes. Je veux d’abord agir par conviction mais il y a aussi une vision utilitariste. Il y a un argument économique d’offre et de demande : il y a un vrai réservoir d’emplois chez les jeunes d’origine étrangère. Alors, c’est vrai, il y a un problème d’enseignement, de formation, d’accompagnement, d’orientation, de suivi qu’il faut régler si on veut qu’ils puissent répondre demain aux offres d’emploi. Mais il faut aussi casser les stéréotypes au moment de l’engagement. Il faut mettre le paquet sur ces jeunes-là. C’est urgent. Démocratiquement, économiquement. C’est aussi une nécessité quand on voit les courbes démographiques : qui va assumer le choc, qui va payer les pensions demain ? Ces jeunes-là !