Belgique

A l’époque, en 2003, on lui avait dit qu’elle était folle. Sa mère, sa famille, l’ambassade belge à Dakar où elle s’était adressée pour demander les documents pour le mariage. Elle n’a rien voulu entendre. Marie Bangoura avait 43 ans, sortait d’un divorce difficile, venait de perdre son papa. Elle s’évade une semaine au Sénégal, au printemps, pour faire le vide. À l’hôtel-club, un animateur lui fait du gringue  : un beau jeune homme de 32 ans, intelligent, cultivé. Leur aventure de vacances ne reste pas sans lendemain. A son retour en Belgique, il lui téléphone sans cesse, lui répète qu’il l’aime, la supplie de venir le rejoindre.

Elle décide de repartir au Sénégal. La famille du jeune homme l’accueille à l’aéroport. Contre l’avis de tous ses proches, elle se marie avec lui en juillet de la même année. Elle se réjouit de vivre là-bas, au soleil. Elle commence à monter une boutique : c’est le début d’une nouvelle vie.

“Plus besoin de moi”

Sauf que le jeune marié rêve de venir vivre en Europe. Il insiste encore et encore. Marie finit par céder. En octobre 2003, le couple s’installe à Bruxelles. Les mois s’écoulent, avec des hauts et des bas. Ce sont d’abord “des petites choses” qui font qu’une alarme s’allume dans la tête. Un compte qui se vide – “il m’a carrément spoliée”, dit-elle aujourd’hui –, des sorties répétées, qu’elle met sur le compte de la différence culturelle… Mais il y a plus lourd, plus pénible à accepter. Après 3 ans de mariage, Marie Bangoura tombe gravement malade et doit être hospitalisée pendant une longue période. Son mari rentre au Sénégal pendant ce temps-là, sans se préoccuper de son sort.

Quelque temps plus tard, elle découvre un document officiel dans la boîte aux lettres : son bel amoureux avait demandé la nationalité belge, sans jamais lui en parler.

La suite de l’histoire est plus sordide encore  : le mari demande le divorce. “Il avait ses papiers : il n’avait plus besoin de moi…”

“Bébés-papiers”

“Évidemment que je me suis fait avoir. J’étais amoureuse, aveuglée. Il m’a anéantie. Mais il est hors de question que je divorce : ce serait une reconnaissance implicite qu’il y a eu mariage et il bénéficierait alors de tous les droits qui en découlent”, s’exclame aujourd’hui Marie Bangoura. Elle a engagé une procédure en annulation du mariage, mais celle-ci s’éternise depuis plus de 4 ans. Son “toujours” mari, qui a décroché la précieuse nationalité belge, habite à Bruxelles.

“Emotionnellement, c’est très dur d’être piégé dans un mariage gris”, confie celle qui a fondé en 2012, “Cœurs piégés”. Cette Asbl a pour objectif de soutenir, conseiller, défendre et regrouper les victimes d’escroquerie sentimentale ou financière à caractère migratoire. Entre 100 et 120 personnes (un peu plus d’hommes que de femmes) se sont déjà manifestées auprès de l’asbl comme victimes. Les arnaqueurs du cœur sont originaires du Cameroun, du Maghreb, d’Afrique subsaharienne, de Biélorusse, des anciens pays de l’Est…, détaille la présidente de “Cœurs piégés”. Ils bénéficient souvent de complicités intrafamiliales.

“C’est chaque fois un drame humain. Les victimes, fragiles, ont souvent affaire à des pervers narcissiques qui vous font croire qu’ils vous aiment. Ils prennent leur temps et jouent très bien la comédie. Ils vont jusqu’à faire des enfants uniquement pour avoir la nationalité belge. Des “bébés-papiers” dont ils n’ont rien à faire”.