Belgique

Le 8 août 1956, 262 mineurs, dont 136 Italiens et 95 Belges, perdaient la vie dans la catastrophe du charbonnage du Bois du Cazier, à Marcinelle. Un incendie dans les profondeurs du puits fut à l’origine d’un drame qui allait, des semaines durant, bouleverser la région mais aussi la Belgique et même l’Europe entière.

Diverses commémorations ont déjà eu lieu cette année, 60 ans plus tard, sous forme d’expositions, de projections cinématographiques, de colloques, de cérémonies d’hommage, etc. Et d’autres initiatives culturelles sont programmées d’ici la fin de l’année, en Belgique et en Italie, la commémoration de la tragédie se doublant de celle du 70e anniversaire des accords italo-belges sur l’immigration.

Le musée du Bois du Cazier, installé sur le site de l’ancien charbonnage, devenu lieu de mémoire et classé, depuis 2012, au Patrimoine mondial de l’Unesco, sert, plus que tout autre lieu, à l’évocation de la catastrophe et à la conservation du souvenir de la vie à la mine.

Des délégations de plusieurs pays

Les cérémonies vont y redoubler au cours du week-end et lundi, date anniversaire du drame. Le 8 août, un hommage solennel aux victimes est prévu, en présence des plus hautes autorités italiennes et belges. A 8h10, la cloche Maria Mater Orphanorum tintera 262 fois, allusion symbolique au nombre de victimes, dont les noms seront ensuite égrenés.

Des discours sont prévus à 9h30, un dépôt de gerbes aura lieu à 11h au cimetière de Marcinelle et un verre de l’amitié sera offert par le consul général d’Italie à 12h30.

Enfin, des associations d’anciens mineurs, venus d’Italie mais aussi de Pologne, d’Allemagne, de France, des Pays-Bas et du Luxembourg, et des délégations étrangères seront reçues à l’hôtel de ville de Charleroi avant de se rendre en cortège vers la statue dédiée au mineur, face à la gare de Charleroi-Sud. On attend plus de 1 000 personnes, parmi lesquelles de nombreux membres des familles des victimes.

Véhicules d’époque

Par ailleurs, comme l’indique Jean-Louis Delaet, directeur du Bois du Cazier, pendant toute la journée de ce samedi 6 août, le site sera replongé dans l’atmosphère de 1956. La reconstitution (en habits) permettra de voir circuler des véhicules d’intervention et de secours de l’époque (camions de pompiers, ambulances, véhicules de gendarmerie, etc.), le tout dans un décor composé de reproductions géantes de photo. A 19 heures, une troupe de théâtre venue de Pescara donnera une représentation.

Le dimanche, à 10h30, une messe sera retransmise en Eurovision depuis Marcinelle. En soirée, aura lieu une marche silencieuse au départ de l’emplacement des anciens baraquements de mineurs, devenu le parking du supermarché Match, vers les grilles du Bois du Cazier.

www.leboisducazier.be


"Ici, pas une seule famille n’a été épargnée"

Lucia, la veuve d’un des 22 mineurs originaires de Manoppello morts dans l’explosion, en veut à l’Etat italien.

A Manoppello, la place centrale du village a été rebaptisée "place Marcinelle". Voilà soixante ans que cette petite commune nichée dans les collines des Abruzzes pleure ses vingt-deux victimes, ses hommes décédés dans l’incendie minier du 8 août 1956. "Notre village a été le plus touché par la catastrophe, ici pendant des mois, toute la population était vêtue de noir, il n’y avait pas une seule famille épargnée", se rappelle Lucia Romasco. Cette petite femme de plus de quatre-vingt-deux ans, au sourire édenté, cherche dans ses vieilles photos. Finalement, elle trouve le portrait d’un homme aux yeux doux, son mari, Santino Di Donato, mort dans la mine à l’âge de vingt-huit ans. "Cela faisait deux ans que je vivais à Marcinelle, je m’étais mariée à vingt ans, mon mari avait besoin de sa femme en Belgique. Alors ma sœur qui était aussi femme de mineur nous avait trouvé une maison, c’est là que notre fils est né. Il avait vingt mois le jour du drame."

Les grilles fermées

A Manoppello, Lucia et Maria sont les deux dernières veuves de Marcinelle encore vivantes. Les derniers témoins oculaires pour raconter aux jeunes du village le sacrifice des mineurs italiens partis pour travailler en Belgique. "Encore aujourd’hui, j’en veux terriblement au gouvernement italien de l’époque. Car à ces pauvres hommes qui descendaient dans les mines, on leur a fait subir cinquante examens médicaux au moins, mais jamais le gouvernement italien n’a envoyé un inspecteur dans les mines pour évaluer les conditions de sécurité. L’Italie recevait sept kilos de charbon par jour pour chacun des mineurs envoyés en Belgique, mais après la catastrophe, on n’a vu personne venir d’Italie, nous n’avons vu que des Belges pour venir nous consoler."

Le temps n’a pas atténué la colère de Lucia. "Ce matin-là, je me trouvais dans la maison de ma sœur, j’ai tout laissé en plan, et j’ai couru quand j’ai entendu les cris dans la rue. Quand je suis arrivée, les grilles de la mine étaient déjà fermées. Personne ne répondait à mes questions. Le corps de mon mari et du mari de ma sœur n’ont été remontés en surface que le 8 septembre, un mois plus tard."

Lucia ne s’est jamais remariée, elle a conservé les permis de travail relâchés par les autorités belges et la montre de poche de son mari, une montre que le jeune mineur portait sur lui lors de l’incendie dans le puits du Bois du Cazier. Avec son fils, elle est rentrée en Italie en novembre 1956. "Quand nous, les femmes et les enfants, sommes arrivés à Pescara, les douaniers nous ont fait ouvrir toutes nos caisses et nos valises. Ils m’ont même pris une petite radio que mon mari avait achetée à Charleroi, car je n’avais pas les papiers en règle. J’ai eu l’impression que notre drame n’avait pas beaucoup d’importance ici."

Pour Lucia, les années se sont écoulées à Manoppello, à des milliers de kilomètres de la mine de Marcinelle; dans le cimetière du village, une chapelle a été construite pour protéger les tombes des vingt-deux hommes tués dans la mine. Le plus jeune n’avait que 16 ans. Seules, les veuves de Manoppello détiennent encore la clé de cette sépulture.