Belgique Du chaos, de la terreur et de la violence généralisée qui sévissent en Afghanistan, Tessa de Briey en connaissait, jusqu’en septembre, surtout ce qu’en rapportaient les médias. Peu après la rentrée scolaire, une amie propose à cette maman de quatre grands enfants, professeur de français, d’animer un atelier créatif, rue du Trône à Ixelles, où des familles afghanes qui ont fui leur pays ont trouvé un (fragile) refuge. Elle y entend les témoignages, parfois terribles, de victimes d’un conflit qui s’éternise depuis trente ans. "J’ai gardé le dessin d’une petite fille de 5 ou 6 ans qui nous a expliqué que son papa était mort."

Au-delà de cette confrontation avec la réalité afghane, elle découvre, "hélas !" , au contact de ces familles sans droit de séjour mais inéloignables, "le visage hideux de la Belgique" .

"J’y suis allée et j’ai été sidérée de voir tous ces enfants, non scolarisés, alors que tous parlent français ou néerlandais. Ils étaient ravis de chanter des petites chansons d’école." Le lendemain, c’était l’expulsion de la rue du Trône. "J’ai été interdite d’accès au bâtiment. Je voulais récupérer le matériel pour le donner aux enfants." Malgré son insistance, cela a été impossible.

Raconter des histoires

Le lundi suivant, 30 septembre, l’enseignante se rend à l’église Sainte-Croix avec l’intention de lire des histoires aux enfants. "On ne pouvait faire entrer ni eau ni nourriture. Une amie qui était à l’intérieur m’a dit qu’un policier leur avait dit de boire l’eau des bénitiers."

A l’extérieur, les forces de l’ordre lui répliquent que les enfants peuvent sortir et qu’elle peut leur raconter des livres sur la place. "Je savais que, comme moi, ces enfants ne pourraient plus revenir dans l’église près de leurs parents. Je leur ai dit, très calmement, que ce n’était pas possible d’accepter cela, que ma grand-mère, mon arrière-grand-mère et mon grand-oncle n’avaient pas fait de la résistance en 1940-1945 pour voir cette Belgique-là." Réponse du responsable policier : "Je vais vous mettre en arrestation administrative." Symptôme de l’attitude répressive adoptée à l’égard des actions citoyennes de soutien aux sans-papiers.

Il y a eu aussi ce cri, aux échos sinistres, "Raus !" , lancé par un des cinq policiers alignés sur le parvis de l’église à une dame qui les photographiait.

Quand, finalement, les Afghans sont sortis de l’église, une partie d’entre eux ont été dirigés vers un local paroissial où il n’y avait rien, sinon une toilette et une cuisine. Tessa de Briey et son mari se mettent dare-dare à la recherche de matelas et couvertures pour la trentaine de femmes et enfants qui, sans cela, auraient dû dormir à même le carrelage et le ventre vide. "J’étais sidérée de voir que cela pouvait exister en Belgique, que personne ne se préoccupe d’une trentaine de personnes, dont une vingtaine de jeunes enfants, en détresse." Deux soirs de suite, l’enseignante et son mari ont apporté et partagé le repas du soir avec ces demandeurs d’asile afghans. L’occasion de lier des liens privilégiés.

Camion poubelle

Tessa de Briey suit ensuite ces familles, d’hébergements provisoires en expulsions : chaussée de Charleroi, rue Vandeuren, rue du Trône, bis… "Cette fois-là, je ne me suis plus laissée faire et j’ai réussi à trouver un policier humain qui m’a laissé entrer dans le bâtiment pour récupérer les couvertures." Même si un employé communal, "visiblement hostile" , s’arrangeait pour les jeter dans le camion poubelle dès que les sympathisants des Afghans avaient le dos tourné. Des enfants et des femmes en état de choc sont arrivés de la manif aux abords de la zone neutre, qui avait donné lieu à des brutalités, poursuit Mme de Briey. Des policiers se moquaient d’eux et ont refusé qu’une personne récupère un médicament pour son enfant cardiaque. "J’ai alors exprimé haut et fort mon indignation devant tant d’inhumanité et un excès de zèle confinant au racisme."

Depuis quinze jours, l’enseignante se rend tous les deux jours à la rue de la Poste, où ont échoué plusieurs familles afghanes, pour des aides ponctuelles.

Au-delà de cette solidarité très concrète, l’enseignante essaie aussi de sensibiliser les citoyens. "Ce qui m’effraie, c’est d’entendre et de voir chez nous et aujourd’hui, des comportements, des paroles qui rappellent étrangement des faits lus dans des œuvres autobiographiques ou des journaux intimes écrits dans les années trente , alerte-t-elle. Même si le contexte est différent, je pense que si on n’y prend pas garde, nous nous dirigeons vers des années d’obscurantisme dont je voudrais préserver mes enfants et éventuels petits-enfants."

Dans ce but, la citoyenne a pris contact avec des élus communaux et envoyé des e-mails au Premier ministre, Elio Di Rupo (PS), et à la ministre de l’Intérieur, Joëlle Milquet (CDH). Demeurés jusqu’ici sans réponse.