Belgique

entretien

Patrick Dewael, le nouveau président de la Chambre, revient sur l’actualité politique de ces dernières semaines. Et sur les raisons qui l’ont fait quitter son poste de vice-Premier ministre pour le Parlement.

Que répondez-vous aux accusations selon lesquelles des faux en écriture ont été commis au sein de votre cabinet ministériel ?

D’abord, je démens formellement l’insinuation selon laquelle j’aurais antidaté des arrêtés ministériels. Une procédure disciplinaire est en cours dans le cadre de l’affaire Koekelberg et nous en attendons les résultats. On écrit que j’aurais antidaté la signature du détachement de deux secrétaires, que je n’aurais pas eu le droit de signer parce que le gouvernement de l’époque était en affaires courantes. J’ai signé ces documents le 26avril. Et le Comité P a écarté l’hypothèse d’interférences de ma part dans ce dossier, que voulez-vous de plus ? Le reste, ce sont des procès d’intention. Si le Comité P avait statué que j’étais en tort, j’en aurais tiré les conclusions qui s’imposaient. Cela dit, je ne suis pas né d’hier et je ne peux m’empêcher de penser que ce que je lis depuis quelque temps vise uniquement à me nuire et à ternir ma réputation.

Mais qui essaye de ternir votre réputation ? Fernand Koekelberg a déposé plainte contre X : essaye-t-il de vous atteindre ?

Il a fait une sorte de déclaration contre X.Mais, je le répète, je ne suis pas né d’hier, je lis des articles dans "Paris-Match", dans le "Morgen", des documents arrivent sur les bureaux des journalistes. Ces dernières semaines, on essaye de miner ma crédibilité. "Paris-Match" a écrit que des documents ont été antidatés à cause des affaires courantes, mais il se trompe complètement : il s’agit d’arrêtés ministériels pas d’arrêtés royaux. Et il ne s’agissait pas de nominations, mais de détachements temporaires. Tout cela crée une ambiance mauvaise. Certaines personnes qui font à présent l’objet de procédures disciplinaires de la part du ministère de l’Intérieur ont tout intérêt à me décrédibiliser.

Est-ce que votre départ du ministère de l'Intérieur n'est pas une fuite pour échapper à vos responsabilités ?

Non, c’est inexact. J’ai toujours endossé mes responsabilités politiques, peu importe les dossiers. Le Comité P m’a blanchi, je me suis justifié devant le Parlement plusieurs fois, et d’ailleurs j’ai chaque fois reçu la confiance de la Chambre. Je ne tente pas de fuir mes responsabilités. Sur la légalité des détachements, j’ai été blanchi. J’avais émis des critiques et demandé des garanties supplémentaires. Maintenant, sur l’opportunité, c’est au commissaire-général, à Fernand Koekelberg, de se défendre. Il connaissait les deux secrétaires.

Quand avez-vous pris la décision de quitter le gouvernement ?

J’ai pris cette décision lundi dernier. Dans ma carrière politique, j’ai occupé toute une série de postes ministériels, cela va de ministre de la Culture à ministre-président flamand, en passant par vice-Premier au Fédéral. A un moment donné, la présidence de la Chambre résonne comme un nouveau défi. Je reviens à mes premières amours : le Parlement, où j’ai été chef de file des libéraux flamands pendant plusieurs années.

Avez-vous quitté le gouvernement fédéral parce que vous étiez affaibli politiquement par les "affaires" au sommet de la police ?

Non. Car si je le voulais, je pouvais rester au ministère de l’Intérieur sans aucun problème. Mais je vous avoue que les trois quatre derniers mois n’ont pas été les plus gais de ma carrière politique. Vous savez, comme responsable politique, je viens de vivre des mois éprouvants. Depuis les négociations pour la formation de l’orange bleue, à Val Duchesse, on n’a pas arrêté une minute, les accords se sont cassés la figure, la réforme de l’Etat ne vient pas, on a les affaires au top de la police, donc, c’est évident, j’ai envie, aujourd’hui, de quelque chose d’autre. Et cela n’en finit pas, on a aujourd’hui la crise bancaire, les soupçons qui pèsent sur la séparation des pouvoirs, les conflits institutionnels. C’est difficile.

Pour le dire platement : vous en aviez ras-le-bol d'être au gouvernement fédéral ?

Je ne dirais pas "ras-le-bol" parce que cela a une connotation négative. Mais, à un moment donné, lors de la formation du gouvernement Leterme, j’ai demandé à occuper le département du travail : cela n’a pas été possible, les syndicats ne veulent pas d’un libéral à l’emploi...

Ce n’est pas un "ras-le-bol", mais la politique c’est autre chose que de rester accroché dix ans au même poste ministériel. Je trouve que les changements sont sains. Et la présidence de la Chambre est ce que l’on en fait : des gens comme Herman De Croo ou Herman Van Rompuy ont exercé une influence considérable sur le cours des événements politiques depuis le perchoir. J’ai été six ans ministre de l’Intérieur : Ghislenghien, les grèves de la faim... votre GSM sonne tout le temps, il n’y a pas une seconde de répit : vous êtes sans arrêt devant votre responsabilité politique, sept jours sur sept.

Le fait que votre ami Guy Verhofstadt ne revienne finalement pas sur la scène politique belge est-il lié avec votre départ vers le Parlement ?

Non. Naturellement, la période où j’ai travaillé avec lui me manque terriblement. Mais on doit prendre ses responsabilités politiques et avancer sans lui. J’ai encore de nombreux contacts avec lui. Guy Verhofstadt reste un exemple, une figure de proue : si demain, il y a un congrès et Verhofstadt parle, il n’y aura pas besoin d’e-mail ou d’invitation pour faire venir les militants, ils accourront. Il y a une grande nostalgie de l’époque où il était actif parmi nous.

Après votre départ du gouvernement, ne pensez-vous que le départ programmé de Karel De Gucht vers la Commission européenne va déforcer l'Open VLD au fédéral ?

Vous savez, si des gens comme Vanderpoorten ou De Clercq ne s’étaient pas écartés à un moment donné, des gens comme Verhofstadt, De Gucht, ou moi-même, n’aurions pas eu notre chance. C’est ce qui a permis à ma génération d’éclater. On ne peut continuer à occuper tous les postes, j’ai trente ans de vie politique derrière moi, il est sain de laisser monter des jeunes comme Jean-Jacques De Gucht ou Mathias De Clercq.

La jeune génération VLD est donc parfaitement capable d'endosser un rôle de vice-Premier ministre ?

Mais Guy Verhofstadt avait 28ans quand il a été nommé ministre du Budget : il a réalisé des exploits. Et ce n’était qu’un gamin. Pourquoi les jeunes VLD d’aujourd’hui feraient-il moins bien ? Annemie Turtelboom est une excellente ministre. Même si elle n’a pas une bonne image en Wallonie.

Le PS et le CDH ont-ils des raisons de penser que le dossier Asile et Immigration va se régler rapidement ? Allez-vous assouplir votre position concernant une éventuelle circulaire sur la régularisation ?

Si il y a possibilité de faire quelque chose de raisonnable, on le fera. Mais, je vous le redis : on a créé des attentes autour d’une grande régularisation qui n’arrivera pas ! Moi-même, je régularisais entre 10 et 11 000personnes par an sur base de critères humanitaires. Nous n’irons pas au-delà. C’est impossible ! En Flandre, mais même à Bruxelles et en Wallonie, il n’y a pas de volonté pour faire cela. On essaye de faire croire qu’Annemie Turtelboom (la ministre de l’Asile, NdlR) ne fait rien pour le moment, c’est faux. On continue de régulariser 11 000personnes chaque année. C’est largement suffisant, et on verra bien quand le marché du travail sera un peu plus dynamique. Nous avons toujours un problème avec ces gens qui refusent de quitter le pays et organisent leur propre clandestinité. Ils n’obéissent pas aux ordres de partir et puis on dit : "Pauvres gens, ils sont ici depuis des années !" Pour nous, ça ne marche pas comme ça.

Après les lettres de Leterme et du président de la Cour de Cassation, c'est vous qui avez demandé, lors d'un Conseil des ministres, la démission du gouvernement. Est-ce bien exact ?

Je ne peux pas briser la règle de la confidentialité qui prévaut sur les débats du Conseil des ministres, mais ce que je peux dire, c’est que je ne trouvais pas correct que seul Jo Vandeurzen prenne ses responsabilités. Une démission collective m’a semblé être la réponse correcte à ces deux lettres. D’un autre côté, je refuse d’entrer dans un système où dès qu’un journaliste clame que vous êtes coupable, vous présentez une démission, c’est une menace pour la démocratie.

Comme Président de la Chambre, pouvez-vous rassurer l'opposition et dire que la commission d'enquête parlementaire sur la séparation des pouvoirs sera davantage qu'une opération de blanchiment de l'ex-Premier ministre ?

Je veux arriver à un consensus sur la question des commissions d’enquête, un consensus qui va au-delà de la majorité et intègre les partis de l’opposition. Sur la méthode de travail, le recours à des experts, nous pouvons nous entendre. Il faut veiller à ne pas verser dans une sorte de pièce de théatre où seules de grandes déclarations de quelques ténors sont prononcées.

Mais le volet économique et financier - la crise bancaire - ne doit-il pas aussi tomber sous le coup d'une commission d'enquête ?

J’entends les arguments des uns et des autres. Comme président de la Chambre, je suis président de tous les groupes politiques et je vais écouter tout le monde. J’ai cependant suffisant d’expérience pour savoir que, si on veut des résultats, on doit travailler dans une période limitée. Il n’y a aucun intérêt à organiser le chaos.

Mais les débats parlementaires ne sont-ils pas, aujourd'hui, soumis à une "dictature de la majorité" qui laisse peu de champ pour des initiatives venues de l'opposition ?

En effet, et je pense qu’on peut associer l’opposition aux travaux plus étroitement. Parfois, on demande à l’opposition son avis, mais elle est tellement surprise qu’elle reste sans voix. J’ai, par exemple, essayé de le faire sur la politique de l’Immigration...

Non : là ce sont des partis de la majorité, le CDH et le PS, qui ne sont pas d'accord avec vous...

Exact. Mais parfois l’opposition a le réflexe de dire que tout ce que propose le gouvernement est mauvais. Et le gouvernement a le réflexe de dire que ce sera comme ça, point. Moi, je pense qu’il faut écouter davantage l’opposition. Accepter un amendement de l’opposition, ce n’est pas une catastrophe, nécessairement. Comme ministre, j’ai toujours écouté l’opposition. Je me souviens avoir parfois demandé à l’un ou l’autre : "Mais c’est quoi votre solution ?" Et on me répondait : "Ah, mais ce n’est pas à moi de vous donner des solutions, c’est vous le ministre !" Il y a un tas de législations, où le Parlement peut jouer un rôle beaucoup plus important.

Etes-vous favorable à des élections législatives, en juin prochain ?

J’y étais favorable. Maintenant, je pense que ce gouvernement doit aller jusqu’au bout de la législature. Ensuite, je pense que ce pays a besoin de stabilité. Et qu’il faudrait regrouper les élections. Quelles que soient les élections qu’on organise, ce sont les mêms gens qui sont là, on trouve sur les listes les mêmes personnes, parfois à des places différentes. Allez, on a eu 1999, 2000, 2003, 2004, 2006, 2007 et maintenant 2009 ! Et puis 2011 : c’est beaucoup trop.