Belgique Entretien

Le pédopsychiatre Peter Adriaenssens dirige la clinique de pédopsychiatrie de l’hôpital universitaire de Louvain. Il était président de la Commission de traitement des plaintes pour abus sexuels dans une relation pastorale créée par l’Eglise. Ses membres ont démissionné après la saisie de ces dossiers le 24 juin dernier.

Une telle commission était-elle pertinente ? Répondait-elle à un besoin ?

Nous avons eu 475 dossiers, 200 après les aveux de l’évêque de Bruges. La majorité des victimes avait confiance. Ceux qui s’adressaient à nous étaient des croyants et souffrants. Ils souffraient de cette combinaison. Ils voulaient des explications de l’Eglise. La justice disait que les faits étaient prescrits. La majorité voulait un prêtre qui avoue et une église qui prenne des mesures. Notre rôle était complémentaire.

Collaboriez-vous avec la justice ?

Un protocole avait été conclu avec les procureurs généraux. Quatorze dossiers leur ont été transmis.

C’est peu !

Mais on doit réaliser que l’âge moyen des victimes était compris entre 50 et 60 ans. C’est choquant que ces personnes ne reçoivent pas le droit de décider pour elles-mêmes ce qu’elles veulent. Des études montrent qu’elles ne s’adressent pas à la justice, par peur de ne pas être crues. Nous demandions si elles accepteraient que les dossiers soient transmis à la justice. Deux tiers ne voulaient pas.

Pourquoi ?

Beaucoup n’avaient pas parlé à leur entourage. Il y avait 80 % d’hommes. C’est véritablement nouveau que les hommes se manifestent, même dans le cadre des soins mentaux. Certains ne voulaient pas que leur femme soit au courant. Il y avait des policiers, des politiques, des procureurs.

C’est unique qu’une commission interne traite des dossiers d’abus sexuels ?

Cela existe dans les rapports entre soins et justice. Je travaille dans une structure de SOS Enfants. Il y a les cas de violence intrafamiliale. On le voit pour les abuseurs sexuels. Ces centres fonctionnent dans un contrat avec la justice.

L’Eglise jouait-elle le jeu ?

Je pense que les évêques avaient changé. Ils ont réalisé qu’ils allaient perdre tout leur crédit s’ils ne traitaient pas ce problème. On doit respecter le courage d’une organisation qui a eu le courage de changer - même trop tard. Il y a d’autres organisations qui devraient faire de même. Comme les thérapeutes. Des gens nous ont contactés pour dire qu’ils avaient été victimes de thérapeutes. Où m’adresser car j’ai été violé par un psychiatre ? C’est une relation très semblable à celle des prêtres. Il n’y a pas de témoins et il n’y a pas de commission pour les écouter. S’adresser à la justice ? C’est difficile car l’abuseur nie la victime, seule pour témoigner. Souvent le dossier est classé sans suite.

Comptiez-vous enquêter sur les responsabilités de la hiérarchie de l’Eglise ?

Nous voulions questionner chaque évêque pour voir ce qui s’était passé. Ce travail n’était pas fini. Dans la majorité des cas, l’Eglise a agi. En général, ils ont écouté les victimes et pris des mesures, mais l’on peut faire des remarques sur la qualité des mesures. Il faut opérer la distinction entre ce que la loi exige en matière d’assistance à personne en danger. Cela a été fait - dans la majorité des cas. Mais, éthiquement, on peut se poser des questions sur les mesures prises. Et il y a le cas des personnes qui se sont adressées à l’Eglise et qui n’ont pas reçu de réponse. Nous avions prévu une réunion, qui n’a pas eu lieu en raison des perquisitions, avec 20 personnes qui nous ont écrit qu’elles avaient contacté le cardinal et qui n’avaient pas eu de réponses.

La Commission n’existe plus. La conférence épiscopale dit qu’elle va prendre une initiative. Serez-vous partant ?

Je ne serai pas d’une commission bis. Il est logique que l’Eglise fasse quelque chose pour les victimes. Mais je crois qu’il faut attendre.

Avec l’ex-commission, vous publiez un rapport en septembre avec les récits de victimes que vous avez toujours. Pourquoi ?

La moitié des 200 personnes dont nous avons toujours les coordonnées nous en ont donné la permission. Publier est important pour les victimes. Cela les soutiendra dans le sens où l’on pourra réaliser ce qu’elles ont vécu. Beaucoup ont essayé de parler. On parle du silence de l’Eglise, mais nous sommes tous coupables. Trois-quarts des victimes disent qu’ils ont informé leurs parents ou un proche et qu’ils ont été sanctionnés pour cela. Elles ne se sont pas tues. Elles n’ont pas été crues. Il faut réaliser que nous sommes issus de générations qui avaient un respect absolu pour le médecin, le notaire, le curé et qu’il était impossible de dire à ses parents "mon instituteur m’a giflé".