Jean-Pascal Labille : "User de notre rôle de levier"

Entretien : Valentine Van Vyve Publié le - Mis à jour le

Belgique

Après avoir été l’homme de l’ombre du PS, Jean-Pascal Labille accède à la lumière du gouvernement fédéral et se taille un nouveau (et énième) costume : celui de ministre des Entreprises publiques et de la Coopération au développement.

Paul Magnette parti à Charleroi et à la tête du parti, J.-P. Labille, plutôt discret médiatiquement, reprend en main une matière tout aussi peu étalée sur la place publique: la Coopération. "Je suis satisfait et connaîs l’ampleur de ma tâche", déclare le quinquagénaire. Il participera à une réunion informelle sur la préparation des objectifs post-2015 dès ce lundi. Voilà qui le mettra directement dans le grand bain de la coopération à l’échelle internationale. Et pour toucher à la réalité du terrain, il se rendra ensuite en Afrique centrale. Entretien.

A l’entame de votre mandat, quels sont vos objectifs en matière de Coopération au développement ?

L’année 2013 est une année charnière pour la Coopération belge au développement. Au niveau international, les bases du nouveau cadre du développement post-2015 seront discutées. Ce cadre devra définir les objectifs qui succéderont aux Objectifs du Millénaire pour le développement (OMD, adoptés par la Communauté internationale en 2000), tout en intégrant de manière cohérente les Objectifs du développement durable. La Belgique devra y contribuer activement.

Par ailleurs, les défis en matière de cohérence des politiques en faveur du développement et d’efficacité de l’aide restent d’autant plus cruciaux dans le contexte de crise financière et économique. Leur incidence désastreuse sur les finances publiques risque d’occulter l’importance de la solidarité internationale. Dans un monde globalisé, cela peut être lourd de conséquences.

On parle peu de la coopération. C'est loin d'être une priorité...

J’en suis bien conscient. Sans doute est-ce dû au fait de l’éloignement apparent de la Coopération par rapport aux préoccupations quotidiennes tant des citoyens, que des médias et du politique, a fortiori dans une période de crise profonde.

Le réflexe naturel est de s’occuper de soi avant de s’occuper des autres. C’est évidemment une terrible erreur : lutter contre la pauvreté dans nos pays sans s’engager pour combattre la pauvreté et les conflits qui menacent la paix et la stabilité mondiales n’aurait aucun sens. Plus qu’un devoir moral, la coopération au développement est de notre intérêt commun. Il faut rendre à la coopération la place de premier rang qui lui revient.

Elle a pourtant, aussi, souffert de coupes budgétaires.

Elle a été mise à contribution pour réaliser les économies nécessaires au respect d’autres engagements, européens ceux-là, de maîtrise du déficit de notre pays.

Au risque de ne pas atteindre les 0,7% du budget fixé par les Objectifs du Millénaire pour le Développement (OMD) ?

Le niveau de l’aide belge prévu dans le budget 2013 s’élève à 0,51%, conformément à la trajectoire des engagements européens en vue d’atteindre 0,7% en 2015. Mais le recul de 0,63% en 2010 à 0,54% en 2011 et peut-être 0,47% en 2012 sont un signal d’alarme qui doit nous encourager à remonter la pente dès que la situation économique nous le permettra.

C’est un mauvais signal au moment où les pays en voie de développement subissent gravement les conséquences des changements climatiques et où des centaines des milliers de personnes sont poussées à fuir.

Cela est regrettable. Ces diminutions dans le budget ne doivent pas mettre à mal l’implication belge en matière de Coopération. Outre un effort pour redresser la tendance, nous devons améliorer l’efficacité et l’efficience de notre coopération.

Comment ?

Nous avons déjà fait de gros efforts en terme de concentration de l’aide (NdlR : 18 pays partenaires: 11 pays moins avancés et 7 pays à revenus intermédiaires avec des thématiques ciblées) afin d’éviter l’éparpillement de nos moyens, de mieux valoriser notre expertise et de s’assurer de l’effet de levier de notre aide.

Il convient maintenant de continuer à matérialiser ce qui a été mis en chantier jusqu’à présent, de construire ce qui doit l’être, dans une relation d’égal à égal avec nos partenaires. Notre rôle est celui de levier. D’en user là où cet effet est le plus efficace.

Il faut redonner un sens au partenariat, l’ancrer dans une nouvelle dynamique de coresponsabilisation.

Quelle est la responsabilité des pays du Nord dans la coopération au développement ?

Nous devons nous aligner sur les politiques menées par les pays partenaires. Il faut cesser toute logique paternaliste qui veut qu’on leur impose notre vision. Cela ne fonctionne pas.

La Belgique est souvent citée comme "bon élève" en matière de coopération au développement. A quoi doit-on cela ?

Cela ressort des examens de la coopération belge par le Comité d’aide au développement (CAD) de l’OCDE. La Belgique reste l’un des principaux bailleurs du CAD en termes relatifs (6ème-7ème position) et même en termes absolus (13ème). Nous demeurons un partenaire stable et fiable.

Nos pays partenaires sont pour la plupart issus d'Afrique subsaharienne. Peut-on parler de partenariats privilégiés ?

Oui, mais la raison est malheureusement simple : outre les liens forts que notre pays a de par son histoire tissée avec la région, c’est là qu’on trouve les poches de pauvreté les plus importantes. Et précisément, du fait de son histoire, notre pays a le devoir de venir en aide à la population de ces pays.

A 2 ans de l’échéance et après 13 ans d’application, où en est-on dans la réalisation des OMD ? Les pays en développement font-ils les frais de la mauvaise conjoncture économique et/ou du manque de volonté politique ?

Il y a sans doute un peu de tout cela. Il faut ajouter sans doute également le fait d’une dispersion des moyens et le manque de prise en charge de politiques efficaces par les pays partenaires.

Jugez-vous primordial de rendre la primeur à la coopération, animée par une vision à long terme, plutôt qu'à l'aide d'urgence ?

L’un et l’autre ne sont absolument pas antinomiques. Au contraire, c’est un tout, des interventions qui se déroulent dans des logiques de temps différentes mais qui se complètent. La pire chose que l’on puisse faire pour la Coopération, c’est de mettre en opposition ces deux niveaux d’intervention. Il faut faciliter la transition entre l’aide d’urgence, l’aide humanitaire et l’aide au développement à long terme.

Le partenariat en matière de coopération au développement est-il une forme de diplomatie ?

La coopération permet à tout le moins d’avoir un dialogue politique qui permet de faire valoir des principes. En cela, oui donc, on peut considérer qu’elle se profile comme une forme de diplomatie. La Belgique est d’ailleurs écoutée et valorisée pour son expertise dans la région des Grands Lacs.

N'y a-t-il pas une forme d'hypocrisie : le partenariat pour le développement d'un côté, l'ouverture de leurs marchés et à leurs ressources de l'autre...

Je ne parlerais pas d’hypocrisie, qui relève d’un jugement de valeurs, mais bien d’un manque de cohérence des politiques en faveur du développement. Une conférence interministérielle sera notamment mise sur pied dans le courant de 2013 afin d’assurer une prise en compte des impacts sur le développement des politiques menées dans d’autres domaines.

La coordination avec d’autres départements et entités sera également renforcée (avec le SPF Finances, le SPF Affaires étrangères, les régions et communautés).

Quels sont, selon vous, les grands défis que l'Afrique doit relever, en ce début de XXIè siècle ?

S’organiser en vue d’assumer l’amélioration de la qualité de vie des citoyens. Et in fine, leur émancipation.

La sensibilisation des jeunes est-elle selon vous primordiale ?

Oui ! Nous devons pouvoir leur expliquer pourquoi ces projets sont menés. Pour cela, ils doivent être porteurs, efficaces, efficients même. Ils doivent permettre d’avancer en toute cohérence.

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