Belgique

Les jeunes ne s'intéressent plus à la politique.» A chaque scrutin, ce leitmotiv désabusé revient dans les conversations de bistrot. Ce qui relève désormais du lieu commun repose cependant sur un évident fond de vérité, même si celle-ci mérite quelques (légères) nuances. «De manière générale, le taux d'affiliation à un parti politique est en déclin. Cette décrue se marque d'ailleurs plus dans des formations comme le CDH ou le PS, aussi parce qu'il s'agit de partis qui disposaient d'un réservoir important de militants. A l'inverse, un parti beaucoup plus récent comme Ecolo est en ascension, même si l'on observe de fortes variations annuelles», précise d'emblée Emilie Van Haute, jeune chercheuse au Centre d'étude de la vie politique (ULB). «Cette évolution à la baisse traverse tous les partis de masse, qui rencontrent les pires difficultés à capter les moins de 25 ans», confirme Benoît Rihoux, politologue à l'UCL. «La désaffection des plus jeunes pour les structures politiques trouve surtout son origine dans la prééminence d'autres organisations, comme l'engagement dans des mouvements associatifs. D'une part, les partis ne sont plus les seuls vecteurs d'idéologie. Et, d'autre part, les très jeunes sont plus intéressés par l'action, les jeux d'appareil ne les concernent pas», note Benoît Rihoux.

Parmi ces mouvements, celui des altermondialistes en aura séduit plus d'un. «Mais les partis politiques et les mouvements altermondialistes ne sont pas vraiment concurrents. Il ne s'agit pas de démarches qui s'excluent. Il est même intéressant d'observer que des activistes veulent parfois professionnaliser leur démarche en adhérant à un parti politique», estime Emilie Van Haute.

Une analyse que partage Benoît Rihoux, qui relativise toutefois l’ampleur de ces “transferts”. “La proportion de ceux qui feront le pas vers un parti politique reste très minime par rapport à la masse des activistes.”

Reste que l’évolution des partis vers une plus grande “professionnalisation” n’est pas non plus étrangère au désintérêt croissant des jeunes. “Cette professionnalisation des formations politiques a entraîné un recrutement plus ciblé de personnes relativement établies. Les “experts”, d’une certaine manière, ont supplanté les militants. Les partis s’écartent de cette manière des mouvements de masse de naguère, ceux des années 40 et 50. L’entretien d’une population de militants n’est plus l’objectif principal, nous assistons à l’accomplissement d’un nouveau modèle politique. Il ne faut cependant pas non plus idéaliser le système précédent, qui nourrissait déjà un certain clientélisme. Ceci dit, certains partis –comme le PS, par exemple– conservent une assise militante très forte, surtout localement.”, remarque Benoît Rihoux.

Et de poursuivre: "Les politologues ont étudié cette évolution, qui observent qu’au plus les partis se professionnalisent en vue d’objectifs électoraux, au plus le rôle des “experts” prend l’ascendant sur celui des militants. C’est la fracture entre les “carriéristes” et les “croyants”. En réalité, les partis sont devenus des lieux où l’on peut trouver des possibilités de carrière, voire de métier.

Cette évolution a toutefois ses limites. A un moment donné, l’élargissement de la base devient indispensable à la survie du parti. L’âge moyen des militants est en effet plutôt élevé en Belgique, qui oscille autour des 50-60 ans au sein du PS et du CDH, entre 40 et 45 ans pour le MR et 35 et 40 ans chez Ecolo. Ce qui explique en grande partie les opérations de séduction à l’égard notamment des femmes mais aussi des plus jeunes. “C’est surtout pour capter les jeunes que les partis ont créé les organisations de jeunesse, même si celles-ci se sont à leur tour professionnalisées pour devenir un lieu de transit obligé avant d’intégrer la structure”, précise Benoît Rihoux.

Plusieurs partis –à l’exception d’Ecolo– disposent d’une organisation de jeunesse. “Ces organisations servent de structure de développement et de formation. Elles agissent bien sûr comme agent de relève puisqu’elles représentent un vivier potentiel des futurs cadres de demain. Mais les organisations politiques de jeunes sont aussi des relais très utiles, qui permettent d’“infiltrer” certains milieux”, note pour sa part Emilie Van Haute. Judith Bondeli-Botanda, 24 ans, fait partie des juniors du MR (elle est aussi 13e effective à la Chambre dans le Hainaut). “Les responsables du parti m’encouragent pour que j’interpelle les autres jeunes. J’ai moi-même une réelle envie d’attirer les jeunes en politique”, explique-t-elle entre autres pour motiver son engagement. Aujourd’hui, en l’absence de chiffres précis, on estime cependant à plus ou moins 10pc les jeunes de moins de 30 ans présents lors de congrès, tous partis confondus. A défaut d’une ventilation précise par âge d’adhésion, il apparaît que l’arrivée des “jeunes” en politique est de plus en plus concomitante avec le début de la vie active, avec l’entrée sur le marché du travail. “D’autres motivations se mêlent à des raisons d’ordre idéologique. Cela va de motifs inhérents à des relations interpersonnelles –les relations amicales ou encore le besoin d’appartenance à un groupe, par exemple– à des questions d’opportunité –voire d’opportunisme– de type professionnel”, rapporte Emilie Van Haute. “C’est sûr que l’effet de cooptation joue en plein, les plus anciens offrent une carrière politique au “fils de”, renchérit Benoît Rihoux.

Reste que la désaffection des plus jeunes ne fait pas l’affaire des partis. Cela tient d’abord à des raisons douloureusement financières. Depuis la nouvelle loi sur le financement, les cotisations des membres valent de l’or; très logiquement, à nouveaux venus, nouveaux revenus. “Mais l’intérêt pour les jeunes se fait pressant aussi pour des questions d’organisation. En période électorale, le porte-à-porte, la distribution de tracts, l’affichage, etc., nécessite de la main d’œuvre. En général, ces tâches sont dévolues aux jeunes militants”, explique Emilie Van Haute. Aujourd’hui, aucun parti ne peut vraiment se targuer d’un rajeunissement en profondeur de ses troupes, il n’en demeure pas moins qu’en règle générale le poids des militants s’est tassé

. “Finalement, de nos jours, l’énergie militante compte moins qu’une bonne campagne médiatique, d’affichage, télévisuelle, un chef charismatique, etc. Un parti n’a plus besoin de millions d’adhérents pour remporter les élections. Bref, ce sont surtout les boîtes de communication qui peuvent faire la différence”, estime Benoît Rihoux.

Autant de perspectives qui ne sont pas vraiment de nature à faire rêver de jeunes recrues. Les états-majors des partis l’ont bien compris qui consacrent désormais une attention toute particulière aux plus jeunes. Une évolution initiée en réalité par une démarche globale visant à remettre en valeur les adhérents, tous âges confondus. Ce qui concrètement s’est traduit par de grandes opérations de démocratisation interne, de participation plus étroite aux décisions, avec pour symbole parmi les plus spectaculaires l’élection directe du président de parti.

Où comment encore regonfler le moral des troupes en organisant des séminaires très pointus et autres universités d’été. Les signes “extérieurs” font aussi l’objet d’un ravalement : les logos changent et les sites Internet s’affirment comme vitrine désormais incontournable. Cette prise de conscience s’accompagne aussi d’un souci constant d’assurer la relève.

Les formations politiques sont prêtes aujourd’hui à adopter des mesures volontaristes pour favoriser les nouveaux talents. “Certains partis encouragent désormais activement les jeunes, en les plaçant systématiquement sur leurs listes électorales”, souligne un membre éminent d’un parti francophone belge. “Même si cela n’est pas toujours évident pour les anciens, cette politique de promotion des jeunes constitue un outil efficace d’intégration.” Mais les jeunes sont-ils vraiment sensibles à ces changements cosmétiques ? Autrement dit, la politique ne reste-t-elle pas encore et toujours une affaire d’affinités personnelles, indépendamment de l’âge, du sexe, de l’origine ethnique? “ Je me suis intéressé à la politique au cours des élections de 1999, je voulais comprendre les institutions belges”, annonce Vincent Defraiteur, 20 ans, secrétaire fédéral des jeunes socialistes du Brabant wallon. “ Mon tempérament étant ce qu’il est, je savais que je risquais de faire mes premiers pas en politique pour pouvoir m’impliquer plus. Mais la politique, c’est le fruit d’une proposition. On ne se lève pas le matin en décidant qu’on va faire de la politique. La possibilité de devenir candidat doit venir du parti”, explique-t-il.

Estelle, 20 ans, étudiante, se révèle nettement plus réservée. “Je ne suis pas dupe. Les élus promettent monts et merveilles, et n’en appliquent pas le quart du tiers.” Pour les sociologues, les jeunes ne sont pas vraiment dépolitisés. “Plus informés, ils sont en réalité plus critiques et plus exigeants à l’égard de la classe politique. Souvent pessimistes, ils expriment un désenchantement qui reflète avant tout celui de leurs parents. Réalistes, ils n’ont pas rangé leurs illusions et sont en demande de politique. Ils cherchent à restaurer les valeurs d’engagement au travers d’actions concrètes, non différées et donc efficaces. S’ils votent moins que leurs aînés, ils se mobilisent dans le cadre d’actions collectives et interviennent souvent de façon spectaculaire sur la scène publique. Enfin leur rapport à la politique, loin d’être univoque, est socialement diversifié et révèle fractures et dysfonctionnements dans la société”, analyse Anne Muxel, sociologue au CNRS.

Tout le monde se souvient du formidable élan des jeunes lycéens au lendemain du premier tour des présidentielles françaises qui avait vu le candidat d’extrême droite, Jean-Marie Le Penen lice pour l’Elysée. Un an plus tard, que reste-t-il de cette mobilisation sans précédent? La ferveur des récentes manifestations –que ce soit contre la guerre en Irak ou encore le Front national– révèle pourtant que les jeunes possèdent bel et bien une conscience politique qui leur est propre.

L’implication des jeunes dans la vie de la cité –sachant que l’affirmation d’une conscience politique ne se limite plus à l’adhésion à un parti ou à une idéologie– se caractérise désormais par l’exercice de la citoyenneté, aussi bien dans les domaines culturel, socio-éducatif, humanitaire qu’artistique.