Belgique

RÉCIT

Il fait beau et chaud, ce samedi 24 juin 1995. Dans quelques jours, ce sont les vacances d'été. Julie Lejeune, 8 ans et demi, arrive vers 15 heures chez sa copine de classe, Mélissa Russo, rue Diérain Patar à Grâce-Hollogne. Elles veulent répéter une danse pour la fête de l'école. Les deux enfants font d'abord un tour à vélo d'un quart d'heure, jouent dans le living et dans la chambre de Mélissa. Les fillettes demandent alors la permission d'aller se promener sur le pont qui enjambe l'autoroute de Wallonie. Mélissa y va souvent avec son frère Grégory pour faire signe aux voitures; elle veut montrer l'endroit à Julie. Carine Russo, la maman de Mélissa, tente de persuader les gamines de rester plutôt dans le jardin, mais devant l'insistance des petites, elle cède. Il est environ 17 heures. Carine insiste pour que les enfants surveillent l'heure: Louisa Lejeune doit venir rechercher sa fille à 18 heures.

Vers 17h30, Carine Russo prend son vélo pour aller à la rencontre des enfants par la rue Diérain Patar, le chemin de Fexhe (qui mène au pont), le rond-point derrière la tour de contrôle, la rue de Crotteux, rue de Trixhe et se retrouve rue Diérain Patar, bredouille. Pas de Mélissa, pas de Julie. Fâchée, elle refait trois fois le tour à vélo. Rien. Entre-temps, Louisa Lejeune arrive au domicile des Russo. Les deux mamans partent alors ensemble en voiture à la recherche de leurs filles; elles interrogent les enfants en rue, se rendent partout où Julie et Mélissa auraient pu se trouver, téléphonent aux camarades de classe. Toujours rien. L'inquiétude se mue en sourde anxiété.

A 18h45, elles avertissent la gendarmerie de Grâce-Hollogne, certaines qu'il est arrivé quelque chose aux enfants. A 21 heures 30, un chien pisteur est conduit sur le pont de l'autoroute. La nuit est tombée. Les premières battues s'organisent, à la lueur des lampes de poche. Deux gendarmes de la BSR (brigade de surveillance et de recherche) se rendent aux domiciles des parents. L'asbl «Marc et Corine» est contactée, pour démarrer une campagne d'affichage. Un signalement national est lancé. Le dimanche 25 juin 1995, à l'heure du petit-déjeuner, les Belges entendent pour la première fois à la radio les prénoms de Julie et Mélissa.

Les parents Russo et Lejeune viennent, eux, de passer leur première nuit d'enfer. Ils s'accrochent à l'idée que les enfants se sont simplement perdues, qu'on va les retrouver au détour d'un talus. Mais cet espoir s'amenuise au fil des heures. A cette affreuse angoisse s'ajoute très vite un autre sentiment, de colère impuissante: tout est-il vraiment mis en oeuvre pour retrouver les petites qui semblent s'être évanouies sur un pont d'autoroute? S'alarme-t-on comme il se doit? Remue-t-on vraiment ciel et terre? Le malheur rapproche deux familles qui ne se connaissent que depuis peu. L'enquête démarre cahin-caha. Les parents sont stupéfaits d'apprendre que «leur» juge part en vacances début juillet. Le dossier «Julie et Mélissa» passera entre les mains de 5 magistrats différents, ce qui ne fait qu'augmenter leur ressentiment: la justice ne prend pas vraiment au sérieux la disparition de deux enfants de 8 ans.

Le dimanche 2 juillet, les gendarmes de Grâce-Hollogne obtiennent, enfin, un renseignement intéressant. Une habitante de la rue Diérain Patar, Marie-Louise H., 72 ans, affirme avoir vu, le 24 juin sur le chemin de Fexhe, deux fillettes qui marchaient côté champs et se dirigeaient vers le pont. Deux autres témoins - un couple d'amoureux - qui venaient précisément du pont confirment avoir croisé Julie et Mélissa à hauteur du chemin de Fexhe, vers 17 heures. Les deux enfants marchaient, main dans la main, «en rigolant».

Une voiture qui circulait dans la même direction s'est arrêtée à leur hauteur, explique alors la septuagénaire. Le conducteur - «un homme de taille moyenne, ni jeune ni vieux, avec une «bonne touffe» de cheveux foncés ou noirs» - est sorti du véhicule de teinte foncée «ressemblant à la Toyota Starlet de ma fille» et a fait monter les fillettes à l'arrière gauche. Selon elle, la scène se serait déroulée sans aucune violence. La voiture a alors redémarré normalement vers la rue du Crotteux.

Les gendarmes prennent ce témoignage - le seul sur l'enlèvement proprement dit - très au sérieux. L'intéressée, qui ne lit pas les journaux et ne regarde pas la télévision, a une vie bien rangée: tous les jours, elle se poste devant la fenêtre de sa chambre à coucher (vers 16 heures) avant d'aller dormir (vers 18 heures). Un minutieux travail est effectué pour tenter de déterminer la marque et le type de la voiture utilisée par le (s) ravisseur (s). Mais la vieille dame n'est pas férue d'automobiles: quand on lui présente différents modèles à 4 portes, elle s'arrête sur une Peugeot 205, sans plus de conviction.

De là, deux certitudes - ce sont à peu près les seules dans ce dossier: Julie et Mélissa ont été enlevées à Grâce-Hollogne le 24 juin 1995; leurs corps sans vie sont retrouvés le 17 août 1996 à Sars-la-Buissière, dans une propriété de Marc Dutroux, un ferrailleur de Marcinelle.

Mais qui a enlevé Julie et Mélissa? Avec quel véhicule? Qu'est-il ensuite arrivé aux fillettes? Combien de temps ont-elles séjourné dans la sinistre maison de Marcinelle? Quand sont-elles mortes? Quand ont-elles été enterrées? A trois semaines de l'ouverture du procès Dutroux, force est de constater que ces interrogations restent toutes posées. Parce que les seules indications permettant de les lever sont fournies par les inculpés eux-mêmes, forcément sujets à caution.

Au cours de ses auditions successives, Marc Dutroux rejette d'abord la responsabilité de l'enlèvement sur Michel Lelièvre - alors que les deux hommes ne se connaissaient pas encore en juin 1995 -, puis sur Bernard Weinstein, qui ne peut plus s'exprimer vu qu'il a été assassiné, fin novembre 1995, par Dutroux lui-même. «J'ai découvert Weinstein chez moi. (à Marcinelle, NdlR) Il était avec les deux filles Julie et Mélissa. (...). Elles étaient dans un état normal. Elles étaient assises dans un fauteuil. Elles ne pleuraient pas. Il ne m'a pas semblé qu'elles étaient sous l'influence de médicaments.» A quelle date? «Je n'ai jamais dit que c'était le jour de l'enlèvement», précisera Dutroux ultérieurement aux enquêteurs. Niant toute participation à l'enlèvement, il refusera d'ailleurs de participer à la reconstitution sur le chemin de Fexhe.

Mais une autre vérité ressort des auditions, également à géométrie variable, de Michelle Martin: la femme de Marc Dutroux soutient que son mari l'a informée le 25 juin par téléphone que Weinstein et lui étaient les auteurs de l'enlèvement de Julie et Mélissa. Le lendemain, il rejoint sa femme à Sars et lui répète ses propos. «Je n'ai pas cru aux révélations de Marc. Il m'a invitée à l'accompagner à Marcinelle pour me rendre compte. (...) Weinstein se trouvait en bas. (...) Je suis montée devant Dutroux qui me suivait. Arrivée au palier, j'ai alors aperçu deux paires de chaussures au pied de la porte de la chambre arrière. (...) Je me souviens d'une paire de baskets de couleur colorée. (sic) (...) Marc m'a alors demandé si je voulais les voir. J'ai refusé car j'étais bouleversée.» Martin se souvient encore que Dutroux lui avait dit que, le samedi 24, Weinstein et lui devaient se rendre dans la région liégeoise pour y chercher des pièces de rechange pour un camion. Leur route aurait-elle croisé fortuitement celle des deux petites filles?

Autre - sinistre - certitude: Julie et Mélissa ont été séquestrées dans la maison de Marcinelle. Jean-Denis Lejeune a reconnu l'écriture de sa fille qui avait inscrit «Julie» sur le mur de la cache. Mais combien de temps? Sont-elles toujours restées sur place? Ont-elles été en contact avec d'autres personnes que Dutroux et Weinstein? Autant de questions, autant de mystères. Ici encore, seules les déclarations de Marc Dutroux et de Michelle Martin permettent de reconstituer le calvaire des petites.

Plusieurs temps sont à distinguer: avant l'arrestation de Marc Dutroux, le 6 décembre 1995, pour vol et séquestration de 3 jeunes gens à Jumet en novembre; les 104 jours de détention préventive de Dutroux pour ces faits; sa sortie de prison, le 20 mars 1996.

Que s'est-il passé au cours de la première période? Selon Dutroux, à l'arrivée de Julie et Mélissa, la cache située dans la cave de Marcinelle n'était pas aménagée; seule la porte était fonctionnelle. Avec Bernard Weinstein, il l'aurait «viabilisée» début juillet 1995, en y installant l'électricité, l'éclairage, le système d'aération, un chauffage à air pulsé, des poutrelles de bois pour servir d'armature à un lit, deux banquettes et une table rabattable, une étagère pour y mettre une télé couleur et une console de jeux Sega... C'est Michelle Martin qui, sur ordre de son mari, a peint l'intérieur de la cache en jaune, «une couleur qui égaie», ose-t-il. Pendant ce temps (une ou deux semaines), les petites étaient à l'étage, sous l'effet de calmants, dixit Dutroux. «Le but était bien sûr de pouvoir cacher Julie et Mélissa à la vue de qui que ce soit (...) Autant que possible, elles vivaient dans la maison avec moi.» Pour ces deux filles, continue Dutroux, «j'avais une solution, c'était celle de les garder auprès de moi tout le temps. Elles étaient très bien acclimatées. (...) Le seul intérêt que Weinstein pouvait avoir était le même que moi, à savoir que les filles grandissent et qu'elles s'attachent à nous. Nous avions convenu que Julie était pour moi et Mélissa pour lui... Nous aurions vécu normalement comme on vit en couple...». Propos terrifiants.

Et de préciser le scénario machiavélique qu'il avait mis au point pour convaincre les fillettes à séjourner dans la cache. «Lorsque j'étais présent à la maison, la porte restait ouverte et elles pouvaient s'y rendre en cas d'urgence, de leur propre gré». Dutroux invente une histoire présentant les voisins comme des membres d'une bande pouvant leur nuire. Il propose de nouveaux prénoms aux deux enfants: «Ce système de rupture fonctionnait bien après un mois. Elles appliquaient toutes les consignes données et la confiance absolue régnait entre nous.». Mais peut-on imaginer que pendant plus de 5 mois, Julie et Mélissa soient restées enfermées dans la maison de Marcinelle? Qu'elles n'aient jamais mis le nez dehors? Qu'elles n'aient vu personne d'autre que leurs deux geôliers?

Et que dire des conditions de séquestration des deux fillettes, dans la cache humide au fond de la cave, pendant les 104 jours de détention de Marc Dutroux? Mais étaient-elles vraiment là pendant ces 3 mois et demi? Et si non, où étaient-elles?

En recevant une convocation, pour le 6 décembre, à la police de Charleroi, Marc Dutroux pressent qu'il risque à nouveau d'être envoyé en prison. Il demande à Michelle Martin de s'occuper des deux fillettes durant son absence et lui montre le fonctionnement de la porte de la cache. Weinstein ne peut pas s'en charger: Dutroux l'a éliminé fin novembre en l'enterrant vivant à Sars-la-Buissière, après lui avoir fait avaler des tartines au pâté fourrées de Rohypnol... Dutroux affirme à sa femme qu'il a laissé de la nourriture et des boissons pour deux mois à disposition des deux fillettes. Mais rien n'autorise à croire que cette affirmation soit exacte, indique le nutritionniste chargé de cet aspect du dossier. «Malheureusement, aucune information précise» n'existe quant à la réelle quantité d'eau et de vivres laissés aux deux enfants, note-t-il encore.

Durant l'incarcération de son mari, Michelle Martin se rend une première fois à Marcinelle, entre le 15 et le 19 janvier 1996, pour porter deux sacs de nourriture, deux jerrycans ainsi que 6 ou 12 bouteilles d'eau aux petites. La porte de la cache sort de ses gonds; elle la replace tant bien que mal, la recouvre d'une plaque de contreplaqué. Selon elle, les enfants «n'ont manifesté aucune réaction». Cinq semaines plus tard (entre le 7 et le 15 février 1996), Martin se rend une nouvelle fois à Marcinelle avec l'intention de porter des victuailles à Julie et Mélissa. Mais elle n'a pas pu aller au-delà du rez-de-chaussée - elle n'a pas osé, dit-elle... -, se bornant à ouvrir la porte de la cave, pour écouter. En revanche, elle vient deux fois par semaine nourrir les deux bergers allemands de la famille Dutroux, amenés le 20 janvier à Marcinelle pour surveiller l'immeuble après la découverte du vol d'un ordinateur.

Combien de temps a duré le calvaire de Julie et de Mélissa? Ont-elles pu survivre trois mois et demi dans ce trou humide et insalubre, abandonnées à elles-mêmes? Dutroux - mais faut-il le croire? - affirme qu'à sa sortie de prison, les fillettes étaient en vie, «mais dans un très piteux état». Selon ses dires, Julie serait morte dans les heures qui ont suivi son retour; Mélissa trois ou quatre jours plus tard. Les rapports d'autopsie, d'expertise médico-légale et nutritionnelle ne permettent pas de dater sûrement le décès des enfants. Il n'est pas impossible que les enfants aient été toujours vivantes le 20 mars 1996, concluent les experts, mais elles étaient dans un état de dénutrition extrême et de déshydratation terminale. L'horreur absolue. «Le but était bien sûr de pouvoir cacher Julie et Mélissa à la vue de qui que ce soit (...) Autant que possible, elles vivaient dans la maison avec moi.» Pour ces deux filles, continue Dutroux, «j'avais une solution, c'était celle de les garder auprès de moi tout le temps. Elles étaient très bien acclimatées. (...) Le seul intérêt que Weinstein pouvait avoir était le même que moi, à savoir que les filles grandissent et qu'elles s'attachent à nous. Nous avions convenu que Julie était pour moi et Mélissa pour lui... Nous aurions vécu normalement comme on vit en couple...». Propos terrifiants.

Et de préciser le scénario machiavélique qu'il avait mis au point pour convaincre les fillettes à séjourner dans la cache. «Lorsque j'étais présent à la maison, la porte restait ouverte et elles pouvaient s'y rendre en cas d'urgence, de leur propre gré». Dutroux invente une histoire présentant les voisins comme des membres d'une bande pouvant leur nuire. Il propose de nouveaux prénoms aux deux enfants: «Ce système de rupture fonctionnait bien après un mois. Elles appliquaient toutes les consignes données et la confiance absolue régnait entre nous.». Mais peut-on imaginer que pendant plus de 5 mois, Julie et Mélissa soient restées enfermées dans la maison de Marcinelle? Qu'elles n'aient jamais mis le nez dehors? Qu'elles n'aient vu personne d'autre que leurs deux geôliers?

Et que dire des conditions de séquestration des deux fillettes, dans la cache humide au fond de la cave, pendant les 104 jours de détention de Marc Dutroux? Mais étaient-elles vraiment là pendant ces 3 mois et demi? Et si non, où étaient-elles?

En recevant une convocation, pour le 6 décembre, à la police de Charleroi, Marc Dutroux pressent qu'il risque à nouveau d'être envoyé en prison. Il demande à Michelle Martin de s'occuper des deux fillettes durant son absence et lui montre le fonctionnement de la porte de la cache. Weinstein ne peut pas s'en charger: Dutroux l'a éliminé fin novembre en l'enterrant vivant à Sars-la-Buissière, après lui avoir fait avaler des tartines au pâté fourrées de Rohypnol... Dutroux affirme à sa femme qu'il a laissé de la nourriture et des boissons pour deux mois à disposition des deux fillettes. Mais rien n'autorise à croire que cette affirmation soit exacte, indique le nutritionniste chargé de cet aspect du dossier. «Malheureusement, aucune information précise» n'existe quant à la réelle quantité d'eau et de vivres laissés aux deux enfants, note-t-il encore.

Durant l'incarcération de son mari, Michelle Martin se rend une première fois à Marcinelle, entre le 15 et le 19 janvier 1996, pour porter deux sacs de nourriture, deux jerrycans ainsi que 6 ou 12 bouteilles d'eau aux petites. La porte de la cache sort de ses gonds; elle la replace tant bien que mal, la recouvre d'une plaque de contreplaqué. Selon elle, les enfants «n'ont manifesté aucune réaction». Cinq semaines plus tard (entre le 7 et le 15 février 1996), Martin se rend une nouvelle fois à Marcinelle avec l'intention de porter des victuailles à Julie et Mélissa. Mais elle n'a pas pu aller au-delà du rez-de-chaussée - elle n'a pas osé, dit-elle... -, se bornant à ouvrir la porte de la cave, pour écouter. En revanche, elle vient deux fois par semaine nourrir les deux bergers allemands de la famille Dutroux, amenés le 20 janvier à Marcinelle pour surveiller l'immeuble après la découverte du vol d'un ordinateur.

Combien de temps a duré le calvaire de Julie et de Mélissa? Ont-elles pu survivre trois mois et demi dans ce trou humide et insalubre, abandonnées à elles-mêmes? Dutroux - mais faut-il le croire? - affirme qu'à sa sortie de prison, les fillettes étaient en vie, «mais dans un très piteux état». Selon ses dires, Julie serait morte dans les heures qui ont suivi son retour; Mélissa trois ou quatre jours plus tard. Les rapports d'autopsie, d'expertise médico-légale et nutritionnelle ne permettent pas de dater sûrement le décès des enfants. Il n'est pas impossible que les enfants aient été toujours vivantes le 20 mars 1996, concluent les experts, mais elles étaient dans un état de dénutrition extrême et de déshydratation terminale. L'horreur absolue.

© La Libre Belgique 2004