Junior K. devant la cour des grands

Annick Hovine Publié le - Mis à jour le

Belgique Récit

Il est environ 21 heures, le dimanche 20 septembre 2009. Intrigué par la jeune fille de l’appartement voisin qui se tient debout dans sa chambre avec un tissu rouge autour du cou, l’habitant du premier étage de l’immeuble situé au 37, avenue du Mistral, à Woluwe-Saint-Lambert (Bruxelles), s’approche de la fenêtre. "Appelez la police, j’ai été étranglée, je suis enfermée dans la chambre", implore-t-elle. Elle ne sait pas depuis combien de temps elle est enfermée parce qu’elle s’est évanouie. Elle parle à voix basse; elle a peur que son agresseur soit toujours dans l’appartement.

A l’arrivée des policiers, Céline, 17 ans, explique qu’elle a été séquestrée par son compagnon, Junior Pashi Kabunda, 19 ans, qui a tenté de l’étrangler. Elle a mal au cou.

Un serrurier est appelé en renfort : il ouvre la porte d’entrée de l’appartement, puis celle de la chambre. Céline est très inquiète pour Anaïs, 18 mois, et pour sa grand-mère, Marcelle Deconinck, chez qui elle habite avec son bébé; elle ne sait pas où elles sont.

Une équipe effectue une première fouille de l’appartement à la recherche de l’enfant et de la grand-mère. En vain. Un maître-chien sillonne les alentours. Rien. Céline est emmenée aux cliniques Saint-Luc.

L’inspecteur chargé de coordonner l’enquête sur place prend contact avec l’Institution publique de protection de la jeunesse (IPPJ) de Braine-le-Château où Junior réside depuis le 8 mars 2008 en raison de son implication dans le meurtre de Benjamin Rawitz, pianiste de renommée internationale, retrouvé mort dans la cave de son immeuble le 29 août 2006.

Mais le jeune homme, en sortie autorisée pour le week-end, n’a pas réintégré l’institution, dimanche, à l’heure prévue. Il est déjà signalé à rechercher. La magistrate de garde au parquet de Bruxelles donne instruction de diffuser le signalement de la petite Anaïs et de son aïeule. Des contacts sont pris avec la famille de Céline et celle de Junior : personne n’a eu de nouvelles des trois disparus.

Après avoir reçu des soins, Céline est auditionnée une première fois, à 3h20, lundi matin, sur son lit d’hôpital. Elle donne des détails sur le déroulement du week-end.

Le samedi matin, elle est allée avec sa grand-mère chercher Junior à l’IPPJ. Elle avait convenu avec son compagnon qu’elle sortirait de son côté le samedi soir et que lui resterait avec Anaïs chez sa grand-mère. Elle a quitté l’appartement vers 17 heures.

Vers 20 heures, sa grand-mère lui a envoyé un SMS pour lui signaler que Junior venait de partir avec Anaïs pour se rendre chez son frère, Doudou.

Le dimanche, Junior envoie une série de SMS à Céline. Dont le suivant, peu après midi : "Arrête un peu de couiller que tu n’es pas à Bruxelles parce que je t’ai vu en ville avec un métis à 0h15." Elle lui a répondu qu’il s’agit du frère de la copine chez qui elle a passé la nuit. D’autres messages suivent. Comme celui-ci, à 13h30 : "moi je bouge, j’ai dit à mami que tu arivai pour anaïs." Céline lui renvoie qu’elle ne sera pas là avant 19 heures; il répond qu’il couchera la petite

La jeune fille rentre finalement à l’appartement à 19h15. Junior est seul. Selon lui, la grand-mère serait sortie avec la petite pour manger chez une amie. Céline le croit dans un premier temps mais finit par appeler deux copines de sa grand-mère; elles ne l’ont pas vue. La jeune fille remarque encore "des choses bizarres" : les chaussures d’Anaïs et sa poussette sont dans la chambre; les dents (!) et les boucles d’oreille de la grand-mère sont dans le salon; sa voiture est garée devant l’immeuble On est venu la chercher en taxi, balaie Junior.

Peu après, il tire les rideaux, prétextant qu’il commence à faire noir. Il réclame des explications à Céline, convaincu qu’elle a passé la nuit avec un autre garçon. La jeune fille répète qu’il n’en est rien et se remet à table pour étudier. Junior s’approche par-derrière. Il lui passe une corde autour du cou et lui pose une main sur la bouche pour l’empêcher de crier. Il serre très fort. Puis c’est le trou noir : Céline tombe inconsciente.

Elle se réveille dans sa chambre, avec la corde toujours autour du cou. Son argent et sa carte de banque - dont Junior a le code - ont disparu. La porte est verrouillée. Céline ouvre la fenêtre et appelle son voisin à l’aide.

Au cours de son audition, Céline se souvient que Junior lui a dit un jour : "Si tu me quittes pour un autre, je te tue." Mais elle ne l’avait pas pris au sérieux.

Sans nouvelles de la grand-mère et de l’enfant, l’inspecteur en charge de l’enquête décide, le lundi matin à 8h30, de procéder à une fouille plus approfondie de l’appartement, à la lumière du jour.

Après cinq minutes à peine, il découvre le corps sans vie de Marcelle Deconinck, couchée sur le dos en dessous du lit de Céline. Son corps est entouré d’un drap bleu ciel.

Les recherches sont interrompues, le temps que le labo descende sur les lieux. Le dossier est mis à l’instruction. En inspectant le mobilier de la chambre de Céline, les enquêteurs découvrent, dans le bas de la garde-robe, le corps de la petite Anaïs, vêtue d’une grenouillère rose et enveloppée dans un peignoir de bain blanc.

Selon le médecin légiste, la petite est probablement morte suite à une asphyxie - elle aurait été étouffée. L’arrière-grand-mère du bébé présente une congestion importante du visage et du cou. L’état du corps laisse supposer que la vieille dame a aussi été victime d’actes de viol particulièrement sauvages.

Tout est alors mis en œuvre pour retrouver la trace du principal suspect : Junior Pashi Kabunda. Les résultats de l’enquête téléphonique sur le GSM de la grand-mère, qu’il a emporté, permettent de le repérer à la Côte belge. Il est interpellé dans un parc d’Ostende, lundi vers 22h10. Privé de liberté, il sera transféré à Bruxelles, pour y être interrogé.

D’emblée, il précise qu’il ne parlait plus à sa compagne ni à ses grands-parents depuis environ six semaines; il lui semblait qu’elle avait un autre homme dans sa vie. Samedi, vers 13 heures, après "une prise de tête", Céline lui aurait dit qu’Anaïs n’était pas sa fille.

Après son départ, il a emmené le bébé chez son frère Doudou. Il revient à l’appartement en taxi dimanche vers 4h30 du matin, avec Anaïs emmitouflée dans une couverture.

La vieille dame ne dort pas; elle se fait un sang d’encre pour la petite fille de 18 mois. Quand Junior lui assène que Céline lui a dit qu’il n’était pas le père du bébé, la grand-mère est "restée bouche bée", avant de confirmer les dires de Céline, prétend-il.

Là, selon lui, il a "pété un plomb" et étranglé Marcelle dans sa chambre, avant de dissimuler son corps sous le lit de Céline. Il lui a mis un essuie sur la tête; il ne "voulait plus la voir".

Invité par les policiers à dire s’il avait fait "autre chose" à Marcelle, Junior Kabunda reconnaît l’avoir violée, mais se montre incapable de préciser si ce fut avant ou après la manœuvre d’étranglement.

Le jeune homme s’installe alors dans le salon jusqu’à 7 heures du matin, quand Anaïs se réveille. Elle pleurait sans cesse, dit-il; elle voulait sa maman. Il lui a donné un biberon, mais la petite n’a pas arrêté.

Il en avait marre de l’entendre. Il a repensé à ce que Céline lui avait dit et a étouffé le bébé. Il admettra avoir "appuyé fort" sur la bouche et le nez. "Je la regardais et ce n’était plus la même personne. Avant, je voyais ma fille, mais là, non. Ce n’était plus ma fille." L’enfant n’a pas crié. Il a placé son corps dans l’armoire.

Au terme de cet interrogatoire, le juge d’instruction inculpe Junior Kabunda de meurtres, de tentative de meurtre, de viol, de fraude informatique et vols et délivre un mandat d’arrêt à son égard.

Céline expliquera aux enquêteurs que Junior a toujours été jaloux et possessif. Avec le temps, elle s’est rendu compte qu’il avait deux facettes - ange et démon. Depuis le début des vacances d’été, le couple battait de l’aile. Céline voulait prendre un peu de distance par rapport à son compagnon. Junior venait encore le week-end, mais seulement pour voir Anaïs.

Il avait d’ailleurs été clairement convenu entre eux que c’était lui qui s’occuperait de la petite, le samedi 19 septembre. Mais la jeune fille conteste formellement qu’ils se soient disputés dans la journée et qu’elle lui ait dit qu’il n’était pas le père d’Anaïs. Junior est le seul homme avec qui elle a eu des relations intimes, confie-t-elle aux policiers.

Selon Doudou, chez qui l’accusé s’est rendu ce maudit samedi, Junior n’a jamais évoqué un doute quelconque quant à sa paternité à l’égard d’Anaïs. Ni ce jour-là ni précédemment. Un test ADN confirmera qu’il est effectivement le papa de la petite.

L’enquête a aussi établi que Junior avait entamé, à la mi-août, une relation avec une autre fille, la sœur d’un jeune placé dans la même section que lui à l’IPPJ de Braine-le-Château.

Junior Pashi Kabunda, qui comparaît à partir de lundi devant les assises de Bruxelles-Capitale est né à Kinshasa, le 6 mai 1990. Quand il avait 6 ans, sa mère l’a envoyé en Belgique, avec son petit frère de 5 ans, pour être élevé dans la famille de son oncle. Junior n’a eu que très peu de contacts avec son père biologique, qui résiderait toujours au Congo.

Les relations avec sa famille d’accueil se sont vite détériorées. Junior ne supporte pas l’autorité de son oncle maternel et éprouve des difficultés à se soumettre aux contraintes scolaires. Il est renvoyé de son école, passe dans l’enseignement professionnel, fugue à plusieurs reprises, rate ses examens Lors de ces fugues, il consomme des stupéfiants et se lie à d’autres jeunes peu recommandables. Il change d’option, se dirige vers l’Horeca et travaille comme apprenti dans plusieurs restaurants.

Sa rencontre avec Céline, qui n’avait alors que 14 ans, remonte à mai 2006. Deux ans plus tard, le 8 mars 2008, Junior est placé en section fermée à l’IPPJ de Braine-le-Château. Anaïs naîtra deux jours plus tard - le 10 mars.

Entendue peu après l’arrestation de son compagnon, Céline indiquait alors qu’il passait quasiment tout son temps avec elle et sa grand-mère. Junior avait sollicité l’intervention du CPAS de Schaerbeek pour bénéficier d’une aide visant à compléter son salaire, de manière à vivre en autonomie avec Céline et le bébé dans un appartement de la commune.

A l’époque, le jeune Kabunda n’imaginait pas que les enquêteurs finiraient par retomber sur lui dans le cadre du meurtre du pianiste Benjamin Rawitz, commis dix-huit mois plus tôt - Junior n’avait que 16 ans

Quand il commet les épouvantables faits de Woluwe, le 20 septembre 2009, il a 19 ans. Il est majeur. Mais son dossier "jeunesse" est déjà long comme le bras : détention et vente de stupéfiants, tentative d’extorsion avec violence, coups et blessures volontaires et, enfin, le meurtre pour faciliter le vol de Benjamin Rawitz.

En octobre 2009, le juge de la jeunesse décide de se dessaisir du dossier de Junior Kabunda, incarcéré en détention préventive pour le meurtre de son bébé et de Marcelle. Le jeune accusé devra donc aussi répondre devant le jury populaire de faits graves commis quand il était encore mineur. Dont le meurtre particulièrement sauvage du pianiste de renommée internationale Benjamin Rawitz - on y reviendra.

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