Belgique

Quand on fait de la prévention du suicide, se situe-t-on dans le domaine des soins ou plutôt dans celui du contrôle ? Cette question a servi de fil rouge à la journée d’étude mise sur pied, mercredi, par le Centre de prévention du suicide, à l’occasion des Journées internationales francophones sur le sujet. Médecins, criminologues, psychologues et autres anthropologues y ont croisé leurs réflexions et pratiques.

Responsable du service des soins intensifs de l’Hôpital universitaire Erasme, le professeur Jean-Louis Vincent y a témoigné de son expérience face à des patients qui ont tenté de se supprimer. Il aborde de front la question du droit au suicide. "Comme réanimateur, face à une tentative de suicide, on met tout en jeu pour tenter de sauver la vie de la personne : massage cardiaque, intubation, perfusion, administration de médicaments." Dans tous les cas.

"On ne commence pas à lire une lettre d’adieu ou à entendre les proches : on risquerait de perdre de précieuses minutes".

Dans le cas d’une jeune fille qui a avalé une boîte de médicaments parce que son petit copain l’a lâchée, la question ne se pose pas: on la réanime, bien évidemment. Et si c’est une dame très âgée, avec un Alzheimer débutant, qui vient de perdre son conjoint, qui vit seule et doit faire face à de gros problèmes financiers, qui a pris trop de tranquillisants ? "Il y a un moment où on pourrait effectivement se poser la question... Mais même dans cette situation extrême, on pourra peut-être faire quelque chose : contacter une assistante sociale pour les problèmes financiers. Les patients Alzheimer ne sont pas forcément malheureux...".

Certains patients n’expriment-ils pas expressément une envie de mourir ? "Je n’y crois pas !", tranche le médecin. "Ils disent peut-être : je veux mourir, mais il faut plutôt entendre : je ne veux plus vivre cette vie que je connais." La distinction n’est pas seulement sémantique : le "pourquoi" nécessite une analyse, poursuit le professeur. "Parfois, la réponse, c’est : je souffre trop. Mais alors, dans la grande majorité des cas, la médecine peut faire beaucoup, que ce soit au niveau psychique ou physique". Si c’est la perte de sa dignité que le patient ne supporte plus, "c’est plus difficile, mais c’est jouable". Et de citer la patiente cancéreuse qui a fort maigri, qui a perdu ses cheveux: "On peut malgré tout faire quelque chose".

Mais si la personne n’en peut vraiment plus, la situation est plus difficile à prendre en charge. "Encore que tout être humain, a priori, tient à la vie. Quand on est tout près de la mort, il y a cette réaction : non, non, attendons encore. C’est une réaction naturelle à l’extrême fin de la vie", observe le réanimateur. Si le pilote d’un avion annonce qu’un moteur est en feu, tous les passagers paniqueront, illustre-t-il: "Je ne connais aucun grand déprimé qui, à bord, crierait youpie!".

Même si, à titre personnel, le médecin revendique le principe d’autonomie. Dans certains cas, la maladie est extrêmement difficile à vivre: la souffrance l’emporte, la qualité de vie diminue : "La vie m’appartient et je veux pouvoir participer à cette décision du moment exact de ma mort".

Mais où mettre la limite ? Où s’arrête l’autonomie de la personne ? Jusqu’à quel point doit-on obliger les gens à vivre alors qu’ils ne le veulent plus ? "Il existe des situations où on pourrait arriver à l’assistance au suicide." La loi belge qui dépénalise l’euthanasie sous conditions ne considère pas cette question. "Je n’ai jamais été un grand supporter de cette loi qui ne concerne qu’une infime partie des décisions qui se prennent en fin de vie : il y a un millier d’euthanasies par an, pour 150 000 décès. On me répond que l’aide au suicide, c’est hypocrite, parce qu’on renvoie la balle au malade. Je ne suis pas convaincu: si la personne estime que la fin de sa vie est la meilleure option pour elle, je ne vois pas pourquoi elle ne pourrait pas elle-même avoir ce geste, comme c’est déjà possible en Suisse ou dans certains Etats américains. Ne faut-il pas reconnaître que c’est peut-être l’option la moins déraisonnable pour cette personne ?".

Même si, témoigne le médecin, "quelque part au fond de nous, il y a quelque chose qui nous pousse à continuer à vivre". Le professeur Vincent cite le cas de cette personne âgée devenue quadriplégique après un accident. Ses proches et le médecin de famille l’en avaient assuré : elle a toujours dit qu’elle ne voudrait pas vivre comme ça. "Le généraliste est venu aux soins intensifs, on lui a demandé si elle voulait qu’on continue le traitement : elle a dit, oui oui..."

Le but de la médecine, c’est d’apporter le bien-être au malade, insiste-t-il. "Celui qui veut vraiment se tuer, il peut le faire. Mais peut-être que dans certains cas, le médecin sera amené à prescrire un médicament pour l’assistance au suicide". Même dans ce cas, le passage à l’acte n’est pas évident. Le réanimateur donne l’exemple de ce patient atteint d’une grave maladie pulmonaire, dépendant d’un respirateur, avec une qualité de vie exécrable. Il n’arrêtait pas de faire le geste de se trancher le cou. "J’ai aligné des comprimés devant lui et je lui a dit : je n’ai pas besoin de papier, c’est votre choix, vous avez là tout ce qu’il vous faut. Quand je suis revenu une demi-heure plus tard, les comprimés étaient toujours là: il n’en a plus jamais parlé".