Belgique

La cour d’appel de Bruxelles examine, à compter de ce mardi, un dossier très lourd sur le plan judiciaire mais aussi humain. La société Eternit a fait appel de sa condamnation en 2011. Les victimes ne sont pas au bout de leurs peines. Témoignage.

"Je suis Françoise." C’est sous cette "bannière" que se sont rassemblés, ce mardi dès 7 h 45 du matin, sur les marches de notre palais de justice, les citoyens sensibilisés à la cause des victimes de l’amiante. Aujourd’hui en effet, se tiennent, devant la cour d’appel de Bruxelles, les débats relatifs au procès intenté par Françoise Vannoorbeeck-Jonckheere à la multinationale belge Eternit (voir ci-contre).

Car dans la famille Jonckheere, il y a la mère, Françoise, décédée en 2000 suite à un mésothéliome, une affection grave à ce jour incurable causée par une exposition à l’amiante. Mais il y a aussi le père, Pierre, qui a fait toute sa carrière d’ingénieur technicien chez Eternit, mort en 1987, à l’âge de 59 ans, de cette même maladie. Puis, il y a également deux des cinq fils, Pierre-Paul et Stéphane, victimes "environnementales" de la "poussière du diable", respectivement en 2003 et 2009, à l’âge de 44 et 43 ans.

Tous emportés par un mésothéliome

"De notre fratrie, les numéros 1, donc moi, 3 (Xavier) et 5 (Benoît) sont encore en vie", nous dit Eric Jonckheere, l’aîné, président de l’Abeva, Association belge des victimes de l’amiante, qui appelle en ce jour à ce rassemblement citoyen. "Comme papa était ingénieur, il était à l’époque obligatoire de venir habiter dans un rayon de maximum 15 km autour des usines, car il fallait assurer des tours de garde la nuit et le week-end. C’est ainsi que plusieurs familles francophones sont venues s’installer dans le bourg à Kapelle-op-den Bos. C’est dans cette fameuse Born-straat, longue de 400 mètres - qui nous séparaient de l’usine - que nous avons grandi avec une trentaine d’autres jeunes enfants…", se rappelle Eric Jonckheere. Rien que dans cette rue, neuf mésothéliomes ont été dénombrés, dont quatre dus à une exposition professionnelle et cinq à une exposition environnementale (expliquée par la proximité de l’usine, les fumées dégagées par les cheminées, les poussières ramenées à la maison sur les vêtements du personnel ou celles déposées sur les fruits et légumes du potager…).

Comme ses deux frères, Eric Jonckheere sait qu’il vit aujourd’hui avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête et se soumet tous les 18 mois à des contrôles (pet scan) à l’hôpital Erasme afin de mesurer l’évolution du taux d’amiante dans le corps et vérifier l’état des poumons.

"Deux d’entre nous ont des plaques pleurales, qui sont une calcification au niveau de la plèvre, poursuit l’aîné des cinq frères. Ce n’est pas pour autant un signe avant-coureur d’un développement de cancer, mais cela atteste d’une exposition à l’amiante. […] Quand maman s’est rendu compte qu’elle était atteinte et condamnée, elle nous a demandé de subir un lavage pleural, qui consiste à prélever des poussières dans le fond des alvéoles; nous nous sommes alors rendu compte que nous étions bien contaminés tous les cinq."

S’en est suivie "la révolte de Françoise", comme dit son fils. "Nous sommes allés voir le CIO d’Eternit. On nous a proposé d’acheter notre silence contre une enveloppe de 42 000 euros, ce que nous n’avons pas accepté. Et voilà pourquoi nous en sommes là aujourd’hui."

Un combat pour toutes les victimes

"Après la sortie de mon livre, j’ai fait le point avec mes enfants pour leur dire que l’amiante n’allait pas devenir un combat journalier, nous confie le président de l’Abeva. Je ne compte pas m’époumoner ou puiser toute mon énergie dans cette lutte. Nous avons été élevés dans la bienveillance et nous ne sommes pas une famille de revanchards. A plusieurs reprises, nous avons essayé de tendre la main à la famille Emsens (Eternit) pour voir dans quelle mesure on pourrait envisager le futur avec une collaboration de sa part pour qu’elle participe à la dépollution des sols, au développement de thérapies contre les mésothéliomes ou mette la main à la poche quand il s’agit de désamianter les écoles où il y a des produits Eternit… puisqu’elle est troisième fortune de Belgique. Malheureusement, cette tentative d’approche m’a été refusée."

Pourtant, oui, cela peut être un combat de tous les jours "parce qu’il y a notre cas avec Eternit, poursuit Eric Jonckheere, mais il faut savoir que l’amiante est utilisé dans plus de 3 000 applications ! Sans parler de la production mondiale d’amiante, qui est repartie à la hausse. Et c’est malheureusement dans les pays en voie de développement qu’on la retrouve. En tant que pays du Nord, nous avons une responsabilité à prendre afin que les travailleurs dans ces pays ne soient pas exposés comme ils l’ont été en Belgique jusque dans les années 90. Car aujourd’hui, ce n’est pas le procès que de Françoise. Françoise est l’arbre qui cache la forêt. C’est le procès de toutes les victimes de l’amiante."


Le procès en appel commence ce mardi

Les débats en appel dans le procès de l’amiante, qui oppose la famille Jonckheere à l’entreprise Eternit, commencent ce mardi 3 janvier devant la cour d’appel de Bruxelles (voir ci-contre). La multinationale belge a, en effet, interjeté appel du jugement prononcé, fin octobre 2011, par la 2e chambre civile du tribunal de première instance de Bruxelles qui l’a condamnée à dédommager la famille à hauteur de 250 000 euros (Eternit avait proposé 42 000 euros contre l’abandon de toute démarche judiciaire).

Le tribunal avait estimé qu’Eternit avait commis une faute en continuant à utiliser de l’amiante alors qu’il était déjà connu que le produit était cancérigène.

Ce procès, le premier intenté en Belgique par une victime environnementale de l’amiante, avait été déclenché par Françoise Jonckheere. Quelques mois après le lancement de la procédure, la plaignante mourait d’un mésothéliome, ou cancer de la plèvre, provoqué par l’amiante.

"Cynisme incroyable"

Avant de mourir, elle avait fait promettre à ses cinq fils de poursuivre son combat judiciaire. Ils l’ont fait mais, au moment où le procès a commencé, deux d’entre eux étaient morts à leur tour. Leur père, Pierre Jonckheere, ingénieur à l’usine Eternit de Kapelle-op-den-Bos, était, quant à lui, décédé de la même maladie en 2000.

Pour les plaignants, l’enjeu était à la fois symbolique et financier. A l’audience, Me Jan Fermon, conseil de la famille, aux côtés de Me Emmanuelle Schouten, avait souligné que Mme Jonckheere était décédée à cause de son exposition paraprofessionnelle à la poussière d’amiante, celle que son mari transportait sur ses vêtements, et à cause de l’exposition environnementale.

Pour Eternit, Me Johan Verbist avait plaidé la prescription et affirmé qu’à l’époque des faits, les dangers de l’amiante n’étaient pas clairement déterminés. La prescription sera, sans doute, à nouveau au coeur des débats.

Le tribunal de première instance avait, lui, jugé que le dossier n’était pas prescrit et considéré qu’il était connu, depuis au moins 1967, que l’amiante pouvait causer le cancer de la plèvre. Eternit, disait le jugement, le savait ou aurait dû le savoir, mais n’en a pas tenu compte. Le juge avait retenu le fait que des droits élémentaires avaient été lésés et il avait épinglé le "cynisme incroyable avec lequel des connaissances scientifiques ont été balayées par appât du gain".

Cette décision intervenait dans le pays où la société Eternit a vu le jour et où le lobby pro-amiante a toujours été le plus actif. Le dossier était difficile à plaider et la partie adverse disposait d’importants moyens pour mener la vie dure aux plaignants. Comme le disait l’un des fils Jonckheere, à l’issue de la lecture du jugement, "c’était le pot de terre contre le pot de fer".


A savoir

L’OIT (Organisation internationale du travail) estime que, chaque année, plus de 100 000 personnes meurent d’une exposition professionnelle à l’amiante. Selon l’Abeva , ce chiffre s’élève à plus de 200 000, si l’on prend en compte les victimes environnementales.

Aux abords des usines de Kapelle (Eternit) et Harmignies (Coverit), l’Abeva a dénombré respectivement 172 et 173 victimes à ce jour.

Le pic des décès dus à l’amiante devrait être atteint en 2025-2030, d’après Eric Jonckheere, de l’Abeva, pour qui "l’amiante n’est pas un problème du passé".

Le Fonds amiante (AFA) a été créé le 1er avril 2007, pour que les victimes belges puissent réclamer réparation.

Un numéro vert pour permettre une information éclairée a été refusé, malgré la demande faite par l’Abeva au ministre Courard.


>>>La cour d'appel rendra finalement son arrêt le 14 mars<<<