Belgique

ÉVOCATION

Même taille élancée que voici cinquante ans, brefs sourires pour dissimuler une tristesse emmagasinée depuis un demi-siècle.

Geneviève Ladrière, aujourd'hui pensionnaire d'une maison de repos, était assistante sociale au charbonnage du Bois du Cazier quand éclata la catastrophe. Ce 8 août 1956 au matin, accablée de maux dentaires, on l'appela de la mine. Son père, un ancien de 14-18, lui dit simplement de «faire son devoir».

Elle partit sans imaginer l'ampleur du drame. Pendant des semaines, sans guère de repos, elle affronta le désespoir des familles, navigua dans les bourrasques de crises de larmes et de nerfs, prodigua des paroles de réconfort, aida à remplir des formulaires administratifs, annonça la découverte de corps, aida parfois à leur identification. Ne connaissait-elle pas tous ces disparus, les veuves, les orphelins ?

D'avoir à supporter, dans la trentaine, l'immensité d'une telle tragédie lui blanchit les cheveux en quelques jours. Entre nous, journalistes, nous l'appelâmes «l'ange du Cazier» (1).

Bien évidemment, d'autres charbonnages déléguèrent pour l'aider leurs propres assistantes sociales mais elle seule avait côtoyé les victimes et leurs familles. Toujours, elle a voué une grande admiration pour Angelo Galvan - que les journalistes surnommaient «le renard du Cazier» - pour son obstination à s'enfoncer au plus profond des tailles dans l'espoir de sauver des compagnons, ensuite pour ramener leurs restes aux familles. C'était un homme modeste atteint bientôt par la silicose. Sur son lit de souffrance, la poitrine oppressée, lui-même voua jusqu'à sa mort une sorte de vénération pour «Mademoiselle Ladrière».

En fait, comment et pourquoi était-elle devenue assistante sociale au Cazier ? Issue d'une famille bourgeoise - dans le bon sens du terme car l'esprit de service à autrui y était inculqué- elle avait un père, architecte, qui se consacra notamment à la reconstruction de la basilique Ste Gertrude de Nivelles, détruite par les bombardements allemands de mai 1940.

Ses frères, brillants universitaires, se distinguèrent par leurs travaux, leurs recherches, leurs enseignements tant en Belgique qu'en France. Sa mère, médecin d'origine française, eut un aïeul et ses deux fils massacrés lors de la «Commune de Paris» (1871). Bien avant de subir en son âme, en son coeur, la terrible catastrophe du Cazier, Geneviève Ladrière, à la suggestion de son père, avait choisi l'assistance sociale. Après des études à Bruxelles et Charleroi, elle avait été engagée aux ACEC (ateliers de constructions électriques de Charleroi) avant de rejoindre le Cazier, à la demande de son directeur Eugène Jacquemyns.

Plus tard, le charbonnage cessa toute activité malgré sa forte réserve de charbon et l'installation d'un nouveau puits d'extraction. Melle Ladrière se dévoua ensuite au service de la jeunesse du ministère de la Justice.

Mais comment oublier août 1956 ? Les morts, les souffrances. Aussi le courage des sauveteurs, une générosité envahissante. Avec aussi des ombres : des «tenues d'ingénieurs» destinées aux sauveteurs et dont un grand nombre disparurent, les montres, les alliances volées aux cadavres.

Mais que retenir essentiellement du Cazier sinon un formidable élan de solidarité humaine?

Longtemps, j'ai cru que cette appellation avait été émise par feu mon confrère Jean Pigeon. Toutefois, dans le «Pourquoi-Pas?» du 30 avril 1986, il m'attribua la paternité de ce titre en référence à Geneviève de Gallard, la seule femme -une infirmière- du camp retranché français de Diên-Biên-Phu au Vietnam, deux ans plus tôt.

© La Libre Belgique 2006