Belgique El Khazzani était connu de la Sûreté. Comme Abaaoud, il a filé entre les doigts de tous.

Ayoub El Khazzani, l’assaillant du Thalys, est apparu dès juin 2012 dans le radar de la Sûreté de l’Etat, nous apprend le rapport annuel du Comité R, qui vient d’être publié. Le service de renseignement belge avait été alerté par ses homologues espagnols qui s’inquiétaient de la radicalisation du jeune délinquant marocain condamné à plusieurs reprises pour trafic de drogues et dont la famille vivait à Algésiras, vivier espagnol du fondamentalisme islamiste. Son frère Imran était également sous surveillance.

"Les frères étaient associés à un membre éminent d’une cellule djihadiste étrangère", écrit le Comité R, qui ne précise pas laquelle. Les Espagnols soupçonnaient cette personne d’avoir fui vers la Belgique et d’être "le maillon d’un réseau plus large impliqué dans l’envoi de combattants en Syrie".

Des vérifications ont été faites à l’Office des Etrangers, qui n’ont rien donné, mais la Sûreté apprend qu’une instruction judiciaire est en cours concernant cette cellule djihadiste. El Khazzani est placé sur une liste internationale en avril 2013. On n’entend plus parler des deux frères jusqu’au 17 août 2015 où les Espagnols recontactent la Sûreté en leur demandant de vérifier trois numéros de GSM.

Le temps que le service de renseignement active la procédure de vérification, El Khazzani se lance, le 21 août, dans son attaque, heureusement déjouée, contre le Thalys.

Dans le même appartement qu’Abaaoud

Juste avant l’attaque, l’assaillant - qui n’a jamais eu de résidence permanente en Belgique - aurait logé, on l’a appris récemment, dans un appartement de Molenbeek, appartenant à Youssef Siraj, en compagnie d’Abdelhamid Abaaoud. C’est pourquoi Siraj a été inculpé le 31 octobre par le parquet fédéral de "participation aux activités d’un groupe terroriste", de même que Mohamed Bakkali, en qualité de "dirigeant". Déjà détenu à Marche-en-Famenne, ce dernier est considéré comme un logisticien important du groupe de Paris et de Bruxelles.

Dans son rapport d’activités 2016, le Comité R pointe des lacunes dans la gestion du dossier qui fut "géré de manière routinière" en 2012 et après. Il constate que ni le service espagnol, ni la Sûreté "n’ont défini le degré d’urgence ou d’importance" du cas Khazzani. Mais il souligne de nouveau le manque de moyens dont disposait à l’époque la Sûreté, qui pourtant alertait le gouvernement sur le risque des départs vers la Syrie. En 2012, la mouvance islamiste européenne s’organisait pour rejoindre le djihad syrien. Les premiers ressortissants belges partaient. Radicalisé, Khazzani était l’un des signaux avant-coureurs du groupe franco-belge qui allait se constituer plus tard au sein de Daech en Syrie.

Le Comité R ne se pose pas en juge du travail de la Sûreté mais conclut : "La facilité avec laquelle les intéressés ont pu se déplacer en Europe, voire en dehors de ses frontières, la facilité avec laquelle ils peuvent utiliser toutes sortes de moyens de communication et peuvent résider anonymement dans des régions ou des pays sans être détectés, représentent un défi majeur pour les services de renseignement et de sécurité".

Une seule opération

Aujourd’hui, avec le recul et l’enquête, le puzzle se forme. "On se rend compte que Verviers, Thalys, le 13 novembre, les attentats du 22 mars, c’est une grande et peut-être unique opération de Daech", a dit le procureur fédéral belge Frédéric Van Leeuw sur La Première. Abaaoud apparaît en fil conducteur de toutes ces affaires, de même que le Verviétois Bakkali, qui est "partout" souligne un enquêteur. Bakkali, lui aussi, avait été signalé comme radicalisé en 2012 par la police de Verviers.

"La difficulté est que certains semblent avoir suivi des très courtes formations en Syrie et que d’autres ont eu l’expérience de la guerre", ajoute cet enquêteur. Khazzani pourrait être du premier groupe. Les enquêteurs belges n’ont pas de certitude qu’il soit allé en Syrie, mais savent qu’il a pris à Berlin un vol Germanwings le 10 mai 2015 qui l’emmène à Istanbul et qu’il est de retour dans ce même aéroport le 24 mai.

Les Belges à Deir Ezzor

Il a pu se rendre en Syrie à Deir Ezzor, où Abaaoud alias "Abou Omar" dirige le groupe des Belges, une douzaine de personnes réparties dans deux appartements d’un immeuble, selon "Le Monde" du 11 novembre. Grâce à l’aide d’un poisson-pilote de l’EI, l’Algérien Bilal Chatra, détenu aujourd’hui en France, les deux hommes vont partir ensemble pour la Belgique. Ils le feront à partir d’Istanbul où Khazzani ne parvient pas à prendre l’avion. Le 18 juillet, ils profitent du flot des réfugiés de l’été 2015 pour monter à bord d’un Zodiac qui va vers l’île de Chios (Grèce). Le 6 août, ils se retrouvent dans le petit appartement bruxellois.