Belgique

Oui, l'assassin de Lahaut est venu chez moi. Mais je l'ai envoyé paître.´ Celui qui nous parle, André Moyen, a passé trente années au Service secret militaire (2e section EMGA - Etat-major général). Natif de Resteigne, `Capitaine Freddy´ dans la Résistance, il a été, à sa grande surprise, cité à plusieurs reprises depuis que le sénateur VLD Vincent Van Quickenborne a médiatisé sa relecture du dossier de l'enquête judiciaire sur le meurtre du président du Parti communiste de Belgique, le 18 août 1950.

`J'étais chargé de surveiller les communistes et l'extrême gauche, nous dit le spécialiste de l'espionnage. Bien sûr, j'avais des informateurs infiltrés chez eux.´ Dans l'hypothèse d'un conflit armé Est-Ouest, les dispositions étaient prises pour neutraliser la cinquième colonne potentielle des Soviétiques. Mais le parlementaire flamand va plus loin: Moyen a été `un intermédiaire important´ , déclarait-il au `Standaard´ de lundi, relayé le lendemain par le `Laatste Nieuws´ pour qui `André Moyen était central, actif dans des milices privées anticommunistes illégales et au service de renseignement de la Défense´ .

Une tête brûlée

D'autres, naguère, n'avaient pas hésité à désigner le même homme comme le commanditaire, voire l'auteur du crime... `Mais cela n'est pas possible, plaide-t-il. Quand Lahaut a été abattu, j'étais en Tchécoslovaquie. Cela n'a pas empêché qu'on fasse six perquisitions chez moi pendant l'enquête. Ils ont tout retourné. Par contre, je n'ai jamais été interrogé à un échelon supérieur. Mais je le répète, je n'aurais rien su faire et je n'ai été mêlé en rien à l'assassinat. Je crois que quelqu'un du renseignement militaire a dû leur dire: `Demandez à Moyen, il sait des choses´. Et voilà...´

En revanche, le principal auteur de `l'exécution´, François Goossens, habitant à Halle, est bien venu se confesser chez notre interlocuteur. `C'était un catholique qui avait des idées assez à gauche, pas communiste mais plutôt trotskiste, e souvient-il. Il provenait des milieux de la Joc (la Jeunesse ouvrière chrétienne, NdlR), dont pas mal de gens sont passés ensuite chez les cocos.´ Il aurait travaillé, avant d'en être écarté, dans les services de renseignement... du Vatican, dirigés chez nous par un ancien prisonnier politique, Auguste Roeseleer (*). L'épilogue sanglant de la question royale suscita dans ce cercle une enquête au cours de laquelle Goossens fut longuement interrogé par un père, un certain Potargent.

Une tête brûlée? A l'évidence. Dans la résistance, où André Moyen l'avait connu, il avait été viré tant de l'Armée secrète que du Front de l'indépendance. Motif: sa propension à entreprendre sans ordres des actions trop dangereuses. Propension qu'il garda après la guerre... `Un jour, il a volé dans un tram la mallette d'une femme qui était secrétaire du comité central du PC. Les cocos n'ont pas apprécié et ont fait du bruit à ce propos. J'ai été jeter la mallette dans le lac de Genval, après en avoir enlevé le contenu bien sûr´ .

`Recalé´ au Palais

Sur les mobiles de ce qui reste un des rares assassinats politiques de notre histoire en temps de paix, l'ancien homme de l'ombre demeure perplexe: `Lahaut n'était plus rien au PC. Il ne pouvait même plus se rendre aux audiences du Roi, par décision du comité central.´ Un coup de tête? `Goossens m'a dit qu'il était allé au Parlement avec les deux fils du bourgmestre de Lembeek quand Baudouin a prêté serment. Ils ont entendu le député Glineur, qu'on a pris pour Lahaut, crier `Vive la république!´. Ils sont partis en prenant sur un registre l'adresse de Lahaut. Comme il venait de déménager, la première maison où ils sont allés à Seraing n'était pas la bonne. Celui qui y habitait leur a indiqué le chemin´ . On connaît la suite.

Aujourd'hui, le nom du tueur est révélé. Il ne peut plus nuire à sa descendance. `Son fils a fait une carrière militaire brillante. Il a terminé à l'état-major de la Force aérienne et il était désigné pour devenir aide de camp du Roi. Mais au dernier moment, quelqu'un a alerté le Palais. Le fils de l'assassin de Lahaut comme aide de camp du Roi, vous imaginez... On a préféré lui donner une bonne indemnité de départ.´

(*) L'orthographe du nom sous réserve.

© La Libre Belgique 2002