Belgique Portrait

Dans quelque vie réincarnée, on le verrait bien métamorphosé en papillon. Trop facile, direz-vous, avec l’attribut vestimentaire dont il se fit tour à tour une coquetterie, une singularité puis un emblème, jusqu’à illustrer naguère des affiches belliqueuses d’une certaine N-VA, jusqu’à déjà donner son nom aujourd’hui au gouvernement qu’il serait appelé à diriger aux côtés des nationalistes flamingants !

Non, laissons là ce nœud, effectivement accessoire. Considérons d’autres accointances, hormis bien sûr la longévité. Car le Montois latin lover partagerait bien avec le genre papilionidé l’élégance, le déploiement, le flair toutes antennes aux aguets, l’attirance pour la lumière, un naturel extraverti et insaisissable à la fois, ce talent pour l’esquive qui évacue les contingences d’un battement d’ailes, cet art de la voltige qui vise à sauter les obstacles d’un déplacement d’air, ces si fausses apparences de nonchalance qui dissimulent mal une application arriviste à butiner de cible en cible précisément où il convient.

Osera-t-on pousser la métaphore davantage ? Plutôt, en deçà, au rang de l’avant-papillon, de l’avant-notoriété ? Si oui, imaginons-le alors en chenille esseulée et croquant frugalement la feuille qui l’entortille, plutôt que comme une larve de noctuelle qui s’engraisse, blottie dans l’humus socialiste hennuyer que l’on sait fertile mais lourd, si lourd parfois

C’est qu’il fut un temps - si, si - où Elio Di Rupo n’était pas connu ! Disons il y a trente ans. On se souvient encore, aux premiers vagissements de la Région wallonne, du premier déjeuner de presse du ministre de l’Energie et du Budget, Philippe Busquin. Tandis que l’hôte, très affable chuintait, quelques propos concassés de sa composition, déboula un jeune conseiller scientifique à l’aisance sémillante, tiré à quatre épingles, cheveux d’ébène bouffants, sourire dentifrice, la poignée de mains plus complice qu’obligée. "Mais qui est-ce ?", se chuchota la confrérie.

"Mais comment a-t-il fait ?", ne cessera-t-on de s’interroger par la suite.

Oui, comment fait-il pour souvent mettre dans sa poche ceux qui l’abordent ? Même ceux qu’irrite cet allant vif et fluide, frisant le maniérisme, décontracté quoiqu’impeccable pour être soigné jusqu’au bout des ongles. Même ceux qu’agacent ces expressions qu’il vous tresse la bouche en cœur, frôlant la fatuité ou la flagornerie : "Sa Majesté le Roi", "Ce que pensent nos concitoyens", "Merci infiniment d’être là", "Bonjour à vos auditeurs" et autres "Le français n’est pas ma langue maternelle" lorsqu’il papillonne sur quelque nuance

Homme de séduction, c’est peu dire. Pourtant, c’est aussi trop réducteur. D’abord, homme d’émancipation. "En fait, je trouve que ma vie est presque un conte de fées", confiait-il joliment à "La Libre" voilà deux étés. On connaît l’histoire, qui n’eût pas fait fausse note dans "Germinal". Et dont il n’a jamais manqué de se prévaloir. Mais qui serait-on, pour le lui reprocher ?

Oui, c’est bien dans un baraquement en bois et roofing, terre battue, qu’il est né voilà 59 ans entre Charleroi et La Louvière, à Morlanwelz, le 18 juillet 1951. Oui, c’est ainsi que la Wallonie "accueillait" l’immigration italienne, aux antipodes de légendes plus dorées qui ont réécrit flatteusement l’histoire.

Sa famille avait débarqué en 1946 des Abruzzes, du village de San Valentino (sic). Le père, mineur, décède dans un accident quand Elio a 1 an. Plusieurs des sept enfants vont en orphelinat. Lui, le benjamin, reste avec sa mère. Maria. Sa référence, sa protection, son bonheur. Maria, l’analphabète ignorant le français. Maria, une sorte de sainte femme qui ne cessait d’appeler sur ses enfants la bénédiction divine (Elio, lui, se distanciera vite de la religion catholique, se déclarant et s’assumant depuis athée, rationaliste et franc-maçon).

Misère noire, enfance préservée, adolescence dure. "Di Rupo, tu vaux quelque chose, tu devrais travailler plus", lui sert un jour son prof de chimie à l’Institut technique. Il a 17 ans. C’est le déclic. "Dès ce moment, j’ai travaillé comme un fou". Et voué une vénération à cet enseignant avisé, Franz Aubry, à la mémoire duquel il a créé une fondation d’utilité publique portant son nom, pour venir en aide aux orphelins souhaitant entreprendre des études universitaires. En attendant, si l’expression d’ascenseur social n’avait pas existé, on l’aurait inventée pour lui. Un ascenseur qui le mènera jusqu’à une thèse de doctorat en chimie, avec la plus grande dis’, sur le frittage du silicate de zirconium.

C’est à 17 ans aussi, avant d’y entamer l’univ’, qu’il s’amourache de Mons. "C’est ici que je veux faire ma vie", se dit-il en découvrant par hasard le centre-ville d’avant toute rénovation. Et c’est au soir de sa défense de thèse qu’il assiste à son premier congrès politique. Du PS bien sûr; quoi d’autre ?

Pourtant, s’il s’y fait vite remarquer, c’est en vilain canard. Lorsque les camarades restent plus proches encore de la charte de Quaregnon que de quelconques ateliers du progrès à ouvrir aux calotins, cet universitaire immigré, ambitieux, esthète et homosexuel (mais oui, ça jase lourdaud dans les dernières Maisons du peuple) ne partage avec la forteresse rouge ni la robustesse convenue de sa base, ni la force d’inertie de ses rouages, ni le pouvoirisme rustaud sinon aviné de ses suzerains.

Or, il exige, il assure. Ce cabinettard (Dehousse et Busquin) et fonctionnaire wallon (inspecteur général à l’Energie) est conseiller communal à Mons en 1982, y devient échevin 4 ans plus tard. Aux communales de ’88, celui qui a créé le Festival du film d’amour fait un malheur, bien davantage que le conformiste candidat maïeur du parti, Maurice Lafosse. Des Montois manifestent - oui, ma bonne dame, manifestent, dans la rue ! - pour qu’il soit bourgmestre. Peine perdue. Et la fédération de Mons-Borinage se plaint ouvertement du blanc-bec. Que le président du PS, Guy Spitaels, pas sot (évidemment), envoie au Parlement européen pour faire tomber la pression.

Il le rappelle au pays dès 1991. Alors Di Rupo volette-t-il de fonction en fonction : ministre de l’Education et de l’Audiovisuel en Communauté française (1992); vice-Premier ministre, ministre des Communications et Entreprises publiques (1994); vice-Premier, ministre des Affaires économiques (1995); ministre-Président de la Région wallonne (1999).

A chaque fois, la classe s’incline devant ce redoutable communicateur, cet habile négociateur, ce faux modeste, ce doucereux trompeur. De ses propos qu’il aiguise singulièrement concis, nets, pesés et soupesés, il lui suffit d’inviter en "assises" des enseignants traumatisés pour les contaminer de son charme; de traiter en "table ronde" le microcosme audiovisuel pour faire croire que tous les angles en sont arrondis; de les rebaptiser en "modernisations" et "consolidations stratégiques" pour faire avaler à la gauche des privatisations et libéralisations; de lancer un "contrat d’avenir" en Wallonie pour laisser penser que son redressement a débuté; comme bientôt de convoquer "la rénovation" du PS pour faire passer qu’elle serait déjà accomplie. Quitte, sauf au PS, à rester dans une fonction juste le temps de ne pas faire désillusion. Tandis qu’il trône en tête des "baromètres" wallons de popularité de "La Libre" quasi sans discontinuer depuis 1998, quand il en avait délogé Marc Verwilghen (euh, qui, déjà ?).

Pas de méprise. Il lui fallut donc du temps et de l’énergie pour convaincre. Philippe Moureaux, longtemps, ne voulut voir en lui qu’un "bon communicateur". Et un autre ancien, admiratif avec une pointe d’envie, se souvient : "Il a toujours eu le sens de trouver des choses qui pourraient le mettre en valeur". Fortiche en faire-savoir, c’est sûr. Mais en savoir-faire aussi; à force de travail, de capacité de persuasion, d’un perfectionnisme proche de la maniaquerie. Et à force de courage. Singulièrement en 1996, lorsqu’une campagne donna quelque crédit aux affabulations d’un jeune mythomane. Ses accusations de pédophilie n’eurent-elles pas été évacuées, Di Rupo aurait pensé au suicide. Il en est resté une profonde fêlure. Ainsi que des connivences ou des inimitiés irréductibles.

C’est en octobre 1999 qu’il est élu président du Parti. Il y remplace un Busquin qui aura accumulé toutes les tuiles de l’après-assassinat d’André Cools avec la régularité, la patience et l’abnégation du souffre-douleur.

Di Rupo n’a pas la sincérité un peu brouillonne de Busquin, encore moins la gouaille à gros coups de gueule de Cools. De ses récents prédécesseurs au bien nommé boulevard de l’Empereur, c’est de Spitaels qu’il se rapproche le plus, dans son mélange affecté de compagnonnage et de distance, mais en moins docte, moins marmoréen.

Son autorité à lui, il la fonde sur son parcours méritant, sur son pouvoir de séduire qui peut aller jusqu’à fasciner (telle, hors PS, une Joëlle Milquet) et, ne nous y trompons pas, sur sa poigne. Au fait, Di Rupo est un affectif sous autocontrôle serré. Il s’avise, s’imprègne, pressent, stresse, tranche, enjôle, embobine. Mais qu’un avis le contrarie, qu’un dessein montois se trouve contesté, qu’un journaliste l’agace, que son ouïe affaiblie le trahisse, il peut être cassant, cinglant, voire vulgairement péter un câble.

Le PS, il le relooke et le rénove. Il le relooke à sa guise, à l’image du siège du parti qu’il transforme de bunker décati en studio lumineux pour la "Di Rupo Academy". Il le rénove, ou fait mine, à sa manière : prudemment. Le parti trouve plus incontestablement une autre substance qu’une nouvelle gouvernance. Car la hantise de déplaire qui lui est naturelle peut se retourner contre lui quand elle le confine aux lieux communs, ménagements et autres replis sur des sujets sensibles.

Pourtant, c’est l’électeur qui a toujours raison. Après le flop de la mi-99, le PS remporte les législatives de 2003, plus encore les régionales de 2004. De quoi, pour Di Rupo, pouvoir casser le pacte secret qu’il a signé devant notaire avec le MR Louis Michel, début 2003, et attirer le CDH dans les coalitions fédérées. De quoi aussi marginaliser les critiques, qui sur son omniprésence ("bientôt il marchera sur les eaux" , surveillent les jaloux); qui sur sa ligne idéologique qui louvoie de Blair en Mitterrand; qui sur ses sollicitudes soutenues pour Mons dont, maïeur depuis 2000, il a fait sa machine de guerre; qui sur ses intonations belgicaines qui ont au moins fourbi la synthèse entre caciques régionalistes et communautaristes du Parti. De quoi, enfin, planer : n’empêche son néerlandais indécrottablement laborieux, on en parle comme du "régent du Royaume"; les médias flamands guettent son moindre pas comme celui de "l’homme le plus puissant de Belgique"; on y voit même, déjà, le premier "primoministrable" wallon depuis le précédent bringuebalant d’Edmond Leburton.

Or, la roue tourne. Plutôt, elle s’écrase à l’automne 2005 sur le scandale de "La Carolo" et son délétère jeu de dominos dans le logement social, des communes, des intercommunales, des organismes publics où la responsabilité de barons socialistes est toujours en vue sinon en jeu. Aux élections communales, un an plus tard, le PS perd les maïorats de Charleroi et Namur. Et aux législatives de 2007, c’est l’inimaginable ascendant du MR sur le PS en Wallonie.

Alors chute le culte du chef. Même un Spitaels sort de sa réserve pour lui reprocher le cumul qu’il a dû, contre son gré, renouveler avec l’Elysette à la démission de Van Cau; même un Moureaux lui décoche des flèches, contre le casting d’un malheureux Laloux ou son laxisme à l’égard des "déviants" ; même son mémorable "marre des parvenus" fait plus rire à la "Semaine infernale" qu’impression dans les meetings; même la richesse intellectuelle de son entourage devient une faiblesse; même tous les éditos convergent pour lui reprocher de ne pas avoir coupé la mauvaise graisse des potentats, trouver choquant qu’il puisse s’estimer irremplaçable, annoncer sa fin enfin.

Vrai, pourquoi ne décrocherait-il pas ? Pourquoi ne lâcherait-il pas prise pour bouquiner à son aise sur une terrasse de cette Grand-Place de Mons dont il a choisi même les couleurs des parasols, ou pour relire son bouquin-fétiche, les "Mémoires d’Hadrien", au calme de son intérieur zen et minimaliste qui s’étala un jour dans un magazine au papier glacé ? Pourquoi ne pas se réfugier à l’ombre des cinoches, ou enfin hanter des salles de sport autrement que l’œil rivé sur le chronomètre (4 fois 15’, trois fois par semaine) ?

Pourtant, si on le découvre blasé, il se blinde. Le pouvoir est toute sa vie, métier et loisirs mêlés. La durée d’un Vandervelde à la tête du parti l’obsède. Son dévorant ego ("Ego Di Rupo" !) le retient. Un sentiment d’injustice aussi : on s’acharnerait contre lui et le PS. Et puis il dégote un magnétique Magnette de derrière les fagots. Et puis, le pourrissement de l’Orange bleue était inespéré. Et puis, la grande crise financière a été un atout. Et puis, il redressa le PS aux régionales de 2009 en se posant radicalement comme l’antithèse inconciliable des réformateurs. Et puis, le PS seul gagna aux législatives de 2010 côté francophone; comme il était le seul à avoir eu assez d’arrières pour ne rien craindre d’un scrutin anticipé; comme aussi son président a été le seul de la confrérie à mener une campagne sobre et claire, rassurante et incontestée On connaît la suite, on la vit en direct : les vuvuzelas de sa renommée peuvent souffler tous pavillons dehors.

Sans doute, avec le temps, le papillon a perdu sa légèreté de la chrysalide rompue. Mais l’envergure des ailes atteint son apogée. C’est une "success story" unique en son genre qui peut ou qui devrait poursuivre son vol sinon culminer.