"L’Eglise n’était pas adaptée à une telle crise"

Christian Laporte Publié le - Mis à jour le

Belgique Entretien

Le P. Pierre de Charentenay, SJ, livre une analyse pointue de la crise de la pédophilie dans l’Eglise.

Il y a eu, dites-vous, un terrible tsunami médiatique autour de la pédophilie dans l’Eglise. C’était attendu ?

Les révélations sur l’Eglise d’Irlande avaient fait émerger qu’il y avait un vrai problème autour de la pédophilie. Mais le tsunami a surgi à partir des révélations récurrentes sur l’Allemagne et puis sur la Belgique. Les médias n’ont plus cessé d’en parler. Aujourd’hui, à l’occasion du voyage papal au Royaume-Uni, c’est le premier sujet qui ressort.

La transparence est indispensable…

Pendant des années, l’Eglise a voulu cacher ces actes. Mais bon, en même temps, il y a une espèce de perversité de la transparence parce qu’au fond, si on veut aller trop loin, on risque de ne pas comprendre ce qui se passe et de prêter le flanc à des courants anticléricaux qui profitent de cette volonté de transparence pour opérer leur propre œuvre de destruction. Il y a aussi le danger de jeter le soupçon et de toucher des innocents. Pendant des années, le cardinal Bernardin (Chicago) a été accusé à tort par un séminariste. Il a certes été blanchi après sa mort mais a souffert de cette accusation.

La transparence doit aussi tenir compte des contextes culturels.

Les questions sexuelles ne sont pas abordées partout de la même façon. C’est pourquoi il faut les envisager pays par pays. La situation américaine n’est pas celle de l’Irlande ou de la Belgique. Il est important de connaître l’environnement culturel. Il y a une certaine prolixité sur les questions sexuelles aux Etats-Unis - rappelez-vous l’affaire Lewinski ! - alors qu’en France, si mes compatriotes ont une morale des comportements sexuels très libre, on n’en parle pas.

A propos de l’Amérique, vous n’hésitez pas à parler de drame…

C’est le pays qui a été le plus touché ! Et déjà très tôt : il y a déjà eu un procès au milieu des années 80 en Louisiane. D’emblée, les assureurs ont dit aux évêques que leurs polices ne pourraient couvrir les indemnités exigées. Ne sachant pas comment réagir, les évêques ont sous-estimé l’étendue et la gravité du problème. Pleins de compassion pour les pasteurs, ils oubliaient de protéger leurs troupeaux.

Avec une dimension financière très forte…

C’est très américain. Il faut savoir que les avocats perçoivent jusqu’à 30 % des indemnités. Il y a eu une sorte de chasse à la victime pour remplir les carnets de commande, si l’on peut dire. Rien de tel en Europe. Cela dit, les évêques américains se sont dit qu’ils allaient résoudre la crise chacun de leur côté. Certains pensaient qu’ils pourraient continuer à pratiquer la politique du silence, comme le cardinal de Boston, Bernard Law, qui a dû démissionner. Il y a eu une non-coordination de l’épiscopat misant sur le fait que la tempête allait passer. Mais elle n’est pas passée et les évêques ont dû prendre des mesures sévères non prévues. Ce n’est qu’en 2002 que la Conférence épiscopale américaine a imposé des directives strictes, avec une meilleure formation des prêtres et une plus grande attention pour les victimes. En Europe, cela n’a été fait que récemment. C’est peut-être pourquoi les affaires émergent seulement.

Pourquoi ce décalage ?

Une culture du secret mais aussi le désintérêt de la presse et le fait que les victimes sont moins enclines à parler peuvent l’expliquer. On a eu tendance à enfouir toutes ces questions. La vingtaine de victimes du collège Canisius de Berlin abusées dans les années 70 et 80 ne se sont manifestés qu’après la mise en avant de faits américains et irlandais.

Vous avez été en poste à Bruxelles. La crise belges vous surprend-elle ?

J’ai été surpris par l’ampleur récente des révélations; je ne pensais pas que c’était à ce point-là. En Belgique, j’ai vu la dégradation d’une Eglise qui fut puissante et qui l’est de moins en moins. J’ai découvert aussi qu’il y avait des courants anticléricaux très, très forts qui ont profité de l’occasion pour mener campagne contre l’Eglise. C’est devenu un grand problème belge qui se répercute jusqu’au sein de la justice.

Mais lors de l’affaire Dutroux, l’Eglise belge avait déjà lancé un point de contact pour les victimes d’abus. Comment ce silence a-t-il pu persister ?

Sans doute parce que cela n’avait pas été assez mis en exergue dans les médias. Les victimes n’ont pas saisi la portée de l’appel. Plus on en parle dans les médias, plus cela libère la parole des victimes. C’est ce qui s’est passé aux Etats-Unis en 2002, lorsque les évêques ont annoncé des mesures très fortes contre la pédophilie. Les victimes se sont senties comme libérées.

En Belgique, le débat fait rage quant à savoir si l’Eglise ne ferait pas mieux de tout transmettre à la justice et donc de ne plus interférer par sa volonté d’aide pastorale.

La justice doit pouvoir faire son travail et il est capital de ne pas l’empêcher. Mais comme un très grand nombre de cas sont prescrits, il faut comprendre que l’Eglise a un véritable souci pastoral à l’égard des victimes. Dans ses voyages récents, Benoît XVI insiste aussi énormément d’abord sur les regrets profonds de l’Eglise et sur la nécessité d’aider les victimes.

L’Eglise renâcle à indemniser les victimes.

Elle craint que certains groupes qui ne lui veulent pas du bien profitent de l’occasion. Mais L’Eglise doit faire tout ce qu’elle peut en sachant que certains ne seront jamais satisfaits.

Le Vatican remplit-il bien son rôle ?

Les consignes ont été floues pendant longtemps. Rome a laissé les diocèses se débrouiller seuls sans intervenir et sans poser des exigences fortes. On a aussi protégé certains évêques comme Law à Boston qui n’a été sanctionné que tardivement. Le Vatican aurait dû édicter des règles générales plus fortes. Il faut y ajouter que les évêques se comportent de manière très individualiste et qu’il est difficile de leur imposer une règle commune. Enfin, ce n’est qu’en 2001 que Jean-Paul II a demandé que tous les cas où l’abus sexuel ne faisait pas de doute soient rapportés à la Congrégation pour la doctrine de la foi. Mais beaucoup d’évêques ont tardé à faire remonter leurs préoccupations craignant de faire de vagues. La peur n’est pas bonne conseillère.

Il a donc fallu attendre Benoît XVI…

Jean-Paul II a bien moins agi que le cardinal Ratzinger, qui a vu arriver sur son bureau un certain nombre de dossiers qu’il a pris à bras le corps. Il y a eu l’affaire Maciel, le fondateur des Légionnaires du Christ que Jean-PaulII avait totalement négligée. Il était complètement subjugué par Maciel dont il accepta toutes les demandes, comme la création d’une université pontificale contre l’avis de la Congrégation pour l’éducation. A deux reprises, le cardinal Ratzinger avait lancé des enquêtes contre Maciel mais elles ont été bloquées. J’ignore si Jean-Paul II était au courant, mais il avait une relation privilégiée avec le fondateur des Légionnaires. Personne n’avait le droit de le critiquer, considérant les attaques comme des racontars contre quelqu’un qui réussissait. Pourtant, des séminaristes se sont plaints à la Congrégation pour la doctrine de la foi. Aujourd’hui, le Vatican ne traîne plus les pieds. Il y a une préoccupation claire à Rome, mais aussi dans les Conférences épiscopales concernées, à propos de la formation des prêtres ou de la mise sur pied de commissions spéciales pour accueillir les victimes. On assiste à une mobilisation générale et c’est tant mieux !

Mais il y a encore eu des couacs…

Il y a eu un problème de gouvernance au niveau mondial car l’information n’a pas bien circulé d’un dicastère (NdlR : les ministères de la Curie) à l’autre. Et il y eu un certain flou sur les responsabilités et une grande hésitation sur la nécessité d’en référer aux autorités judiciaires civiles. La cacophonie n’a pris fin qu’avec Benoît XVI, qui a un discours clair et récurrent sur la pédophilie. Cela montre aussi que la gouvernance de l’Eglise, qui n’a même pas l’équivalent d’un conseil des ministres, n’est plus adaptée aux crises actuelles.

Le silence coupable n’a que trop duré ?

Ce deuxième scandale pose autant de problèmes que les retards à se saisir des affaires. J’ai donc trouvé très sensée la proposition du Pr Paul Kennedy (Yale) dans le "New York Times" : "Si les évêques savaient clairement, ils sont complices au sens civil du terme. La justice doit donc les juger et pour l’Eglise, ils devraient être démissionnés de leurs fonctions." Ainsi les victimes, les catholiques et l’opinion peuvent se rendre compte que l’Eglise réagit dans le bon sens.

Mais la tempête n’est pas terminée…

Des images catastrophiques ont été créées et resteront longtemps dans les esprits. Quand on parle du Pape et de l’Eglise, le mot pédophilie arrive aussitôt. L’Eglise ne s’en sortira qu’en prouvant qu’elle a réellement changé d’attitude et qu’elle fait tout pour éviter la répétition de ces problèmes. Benoît XVI donne en tout cas le bon exemple en allant à la rencontre de victimes dans tous ses voyages. Puis l’Eglise devra remonter le courant en montrant qu’elle est bien d’autres choses que cela.

Christian Laporte

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