Belgique

Fin du premier chapitre. Georges Dallemagne (CDH) est membre de la commission parlementaire d’enquête sur les attentats de Bruxelles du 22 mars. En sa qualité de médecin, il a suivi de près les auditions sur l’organisation des secours tant à l’aéroport de Zaventem qu’au métro Maelbeek. La commission clôt cette première phase ce mercredi. Le député en tire ses conclusions.

Tout le monde s’accordait à dire que ce premier volet des travaux de la commission allait se passer tranquillement, l’action des services de secours ayant été unanimement louée. Or, cela n’a pas été le cas…

En effet. Il faut tirer un coup de chapeau aux personnes, professionnelles, courageuses et engagées, qui sont intervenues sur le terrain. Mais en matière d’organisation générale des secours, il y a eu de sérieux problèmes (lire quelques exemples ci-contre). En vérité, l’Etat fédéral n’a plus l’autorité, plus les moyens pour piloter une grande opération de secours en cas de catastrophe majeure. Il ne dispose pas d’un poste de commandement. On lui a progressivement retiré une série de compétences et de prérogatives et, de plus, la Belgique n’a pas l’expérience du terrorisme massif. Il n’existe pas de plan de secours spécifique lié à la problématique.

Un arrêté royal a été pris en ce sens en mai…

Il s’agit d’une première impulsion mais il faut aller plus loin. Il faut que le centre de crise du ministère de l’Intérieur se dote d’un poste de commandement opérationnel, qu’il puisse s’assurer que pompiers, médecins, hôpitaux, toutes les disciplines concernées travaillent de façon cohérente. Il faut une seule liste de victimes, des modalités d’intervention identiques, etc.

La Belgique a-t-elle une culture de la sécurité, selon vous ?

Non. Et on met du temps à répondre à certaines questions. Exemple : à la Stib, un groupe de réflexion planche depuis 18 mois sur le thème "que faire en cas d’attaque terroriste ?", mais il n’a pas encore produit de conclusions. A Zaventem, il existe un "plan terrorisme" spécifique pour… la gare. Pas pour l’aéroport ! S’il y avait eu un pilotage fédéral, on se serait aperçu qu’à Zaventem, il n’y a jamais eu de mise en place d’un poste de commandement opérationnel, que le gouverneur du Brabant flamand n’a pas joué son rôle, que le central 112 de Louvain s’est montré beaucoup trop rigide. Il a fallu trop de temps pour qu’on atteigne un niveau de secours médical à la hauteur de la catastrophe. Le légendaire sens de l’organisation flamand en a pris pour son grade le 22 mars, mais je crois que tout le monde est désormais conscient des lacunes constatées. D’où l’importance d’élaborer des recommandations intermédiaires afin que des mesures puissent entrer en vigueur rapidement, comme la constitution d’une seule liste de victimes au niveau fédéral.

Aurait-il fallu fermer le métro bruxellois plus tôt ?

Je ne sais pas s’il fallait fermer le métro, mais, ce que je constate, c’est que la phase fédérale de secours a été déclenchée tardivement, que le centre de crise a décidé de fermer le métro à 8h52 seulement, et que sa décision n’a pas été transmise à la bonne personne… Or, on savait qu’on faisait face à un attentat terroriste à Zaventem depuis 8h.

On a senti des tensions politiques et parfois communautaires lors de vos travaux.

J’ai été déçu par l’attitude de certains, au MR notamment. J’espère que tout le monde sera à la hauteur des enjeux pour mieux protéger la population à l’avenir.


"En matière de radicalisme, il y a un laxisme d’Etat"

M. Dallemagne, le second volet des travaux de la commission sera consacré aux services de sécurité belges. Le débat est politiquement sensible. Des ministres pourraient voir leur responsabilité mise en cause.

La question centrale, c’est : comment ces terroristes, qui sont apparus sur les radars de la police ou des services de renseignement, ont pu commettre les attentats de Paris et de Bruxelles. Il faudra avoir le courage de montrer que notre architecture de sécurité n’est pas à la hauteur, qu’elle n’a pas eu les bons réflexes, les moyens, les compétences pour faire face à la menace terroriste. Que ce soit en matière de secours ou de sécurité, on a un Etat désarticulé. En plus, on n’a pas de culture de la sécurité et du terrorisme.

Pourquoi n’a-t-on pas cette culture ?

On n’a pas suffisamment voulu voir que la menace terroriste était très sérieuse. On en avait une vision théorique et, aujourd’hui encore, on ne se donne pas suffisamment les moyens pour la limiter autant que possible.

Pouvez-vous citer un exemple ?

Le financement des mosquées salafistes par l’Arabie saoudite. Ces mosquées sont en contravention avec la loi sur les ASBL. Elles ne publient pas leurs comptes, elles pourraient être dissoutes pour cela. On le sait. Le ministre de la Justice le sait. On sait aussi à quel point le radicalisme salafiste a pu conférer une certaine légitimité à la violence. Eh bien, malgré ce lien établi entre radicalisme salafiste et terrorisme, malgré les financements conséquents qui irriguent certaines mosquées, malgré tout cela, on ne l’arrête pas.

Est-ce lié à des enjeux électoraux, à une forme de communautarisme ?

Ça me fait sourire d’entendre Denis Ducarme (MR) insister énormément sur le communautarisme. C’est clair, ça a joué. Mais plus fondamentalement, quand on a un pays - l’Arabie saoudite - qui nuit à ce point à notre vivre-ensemble, à notre sécurité intérieure, qui finance aussi massivement des mosquées pratiquant une idéologie contraire à nos valeurs, je pense qu’il y a là un laxisme d’Etat.

Pouvez-vous développer ?

Le point de départ du radicalisme chez nous se situe en 1967, quand on a confié l’islam de Belgique à l’Arabie saoudite. A l’époque, il y avait trente ressortissants saoudiens en Belgique sur 50 000 musulmans… Quand on lit les statuts de l’ASBL qui gère la Grande Mosquée du Cinquantenaire, dès le départ, c’est très clair, il s’agit de contrôler l’ensemble de la communauté musulmane selon les préceptes de l’islam wahhabite (celui d’Arabie saoudite, NdlR). Dans le comité de gestion de la Grande Mosquée, il y a quatre représentants saoudiens sur huit et trois représentant de la Ligue islamique mondiale. Cette dernière est un cheval de Troie, dotée de moyens financiers colossaux - deux à trois milliards de dollars par an ! - qu’ils déversent sur des milliers de mosquées dans le monde afin qu’elles répandent l’idéologie wahhabite. Si la Belgique a un problème particulier avec le terrorisme et le radicalisme, la responsabilité est véritablement là.

On a laissé l’Arabie saoudite gérer la Grande Mosquée en raison d’un don fait pour les victimes de l’incendie de l’Innovation.

Ça, c’est le conte de Noël qu’on nous raconte. En réalité, on ne trouve aucun chiffre nulle part… A l’époque, la guerre froide explique le rapprochement avec le roi Fayçal, qui a un agenda islamiste très clair. Et on lui a donné les clés de l’islam chez nous.


Technique défaillante

Astrid, un dinosaure à remplacer

Couacs dans la communication. Selon Georges Dallemagne, de graves problèmes techniques de communication se sont posés le jour des attentats. Ainsi, l’absence de communication digitale entre les centrales 100 de Louvain et de Bruxelles a provoqué d’inutiles pertes de temps. M. Dallemagne souligne aussi les défaillances du système de communication Astrid qui lui paraît être "un dinosaure complètement dépassé". Il faut, dit-il, simplifier, mettre en œuvre des communications automatiques qui doivent pouvoir partir vers les personnes ad hoc.


Lenteur décisionnelle

Il fallait 40 ambulances au lieu de 8

Une première heure cruciale. Les premiers instants qui suivent une catastrophe sont cruciaux, observe Georges Dallemagne, médecin de formation. On appelle ça la "golden hour", l’heure pendant laquelle on peut sauver des vies humaines. Les experts disent qu’il faut envoyer sur les lieux un nombre d’ambulances égal à la moitié du nombre de victimes. Il y avait 80 victimes à Zaventem, il aurait donc fallu envoyer 40 ambulances. Or, une heure après l’attentat, il y avait trois Smur (service médical d’urgence) et cinq ambulances. Seuls trois médecins urgentistes étaient partis sur ordre du central de Louvain. Et l’antenne des pompiers de Zaventem n’a jamais été mobilisée… "Oui, les secours ont rallié Zaventem avec retard. Il a fallu attendre 11h pour que tous les blessés soient évacués."


Mauvaise prise en charge des blessés

Charger et courir, nouveau mot d’ordre

Polytraumatisés. Selon M. Dallemagne, un problème important a été à peine relevé. Aujourd’hui, en Belgique, les services de secours pratiquent le "stay and play". Autrement dit, on met en place des postes médicaux avancés censés stabiliser les blessés sur place. Les Israéliens et les Américains ont, eux, adopté la stratégie du "scoop and run" consistant à ramasser les blessés au plus vite et à les envoyer illico dans les hôpitaux, à la fois par crainte de "surattentat" et pour mieux les soigner. A Saint-Luc, dix salles d’opérations attendaient. Or, précise le député CDH, quand on a affaire à des polytraumatisés, il faut les amener au plus vite dans une "salle d’op"."Voilà un constat. Il faudra changer la procédure et j’espère que cela apparaîtra dans nos recommandations."


Disparités institutionnelles

Des hôpitaux plus proches délaissés

Différences de culture. Parmi les situations absurdes qui se sont produites après les attentats, il y a le fait que les listes des disponibilités hospitalières n’ont pas été croisées. M. Dallemagne relève que certains hôpitaux, comme Saint-Luc, proche du lieu des attentats et très performant, ont été délaissés alors que d’autres, moins bien équipés et plus lointains, comme ceux de Hal et de Vilvorde, ont été sollicités. La commission parlementaire a aussi pu se rendre compte que le secret médical a une signification différente au Nord et au Sud du pays. Ce qui, par exemple, a amené le Gasthuisberg de Louvain à refuser de donner une liste des victimes au procureur fédéral. Les autopsies ne se font pas non plus de la même façon, les plans de secours des hôpitaux ne sont pas les mêmes, etc.