L'euphorie avant l'épreuve

PAUL VAUTE Publié le - Mis à jour le

Belgique

ENTRETIEN

Sous le scalpel de Francis Balace, l'euphorie de la Libération se teinte rapidement de nuances sombres. Non, la guerre n'était pas finie en ces premiers jours de septembre 1944 que reflètent tant d'images de rues en fêtes et d'explosions de joie. En réalité, nous dit le professeur d'histoire à l'Université de Liège, le pire était encore à venir...

Dans quel état se trouve la Belgique à l'heure de la Libération? Il est généralement admis que notre pays sort relativement épargné de l'occupation allemande.

En effet, nous sommes favorisés notamment parce que nous avons la chance d'avoir un gouvernement légal et reconnu. Le gouvernement belge de Londres, en particulier le ministre de l'Intérieur August De Schrijver, a défendu vigoureusement l'idée que la Belgique devait retrouver ses institutions, son indépendance et sa pleine liberté.

Comme on s'attendait à une très longue campagne - on avait prévu plus d'un an entre le D-Day et le franchissement de la frontière belgo-allemande -, les Belges ont insisté auprès des Alliés, notamment pour qu'en cas de troubles, de pillages... les juridictions belges soient reconnues. Cela a conduit jusqu'à faire des arrêtés lois contre la détention d'aliments appartenant aux Alliés, même si ceux-ci avaient été donnés. Gare à vous si vous possédiez une boîte de corned-beef offerte par un soldat américain qui avait logé chez vous! On a pinaillé pendant des semaines sur des questions comme celle-là.

Un autre souci est la sauvegarde des infrastructures économiques du pays. Le gouvernement belge n'apprécie pas tellement qu'on veuille «mettre le feu à l'Europe». Il y a aussi les victimes faites par les raids alliés. Celui des Américains contre le pont du Val-Benoît à Liège a entraîné la destruction du quartier... alors que le pont restait en place. Parce que les Américains ne descendaient pas assez bas.

Comment situer et évaluer le rôle de la Résistance intérieure?

Elle a surtout servi dans le cadre de missions visant à empêcher les destructions de l'ennemi. L'action la plus importante a été, bien sûr, le sauvetage du port d'Anvers. Mais l'inquiétude face à un éventuel gouvernement militaire royal et face à la force des communistes, notamment au sein du Front de l'indépendance qui est une nébuleuse, a conduit à la création de milices patriotiques d'inspiration socialiste. Cette situation explique l'insistance du gouvernement belge pour revenir au gouvernement légal de 1940, mais avec un grand point d'interrogation: que sont les autorités constituées légales en Belgique en août-septembre 1944? La gendarmerie, à la suite de l'action de Van Coppenolle, n'est plus sûre qu'à 80pc. Dans les communes, il faut mettre hors d'état de nuire des bourgmestres ersatz VNV ou Rex et remettre en place ceux d'avant guerre. La déception est grande pour les gens qui espéraient de la Libération un changement de cap institutionnel, politique, social...

De quoi créer une situation potentiellement explosive...

Au point de vue institutionnel, c'est un divorce entre «pays légal» et «pays réel». Comme les militaires en activité ne peuvent pas voter, une loi a été adoptée lors de la mobilisation de 1939 pour suspendre les élections. Mais la fin du pied de guerre a lieu en 1947 seulement. Un des griefs de Léopold III contre le gouvernement à cette époque est qu'il crée des crises sans autre solution que la poursuite de la tripartite. Par ailleurs, compte tenu des hommes politiques tués ou morts naturellement pendant la guerre, il ne reste que 175 députés sur 202.

La solution que trouve le gouvernement est de créer une mission militaire belge, sous entendu de liaison. Elle a pour chef le général Van Strijdonck de Burkel, qui commande la section des officiers belges attachés à des unités anglaises ou autres. Viennent ensuite les conseillers en affaires civiles (CAC), sélectionnés parmi les avocats, ingénieurs, chimistes... figurant parmi les «patates», les simples soldats dans les cantonnements. Ils sont chargés de remettre en route le pays, y compris politiquement. Le politicien de service est le démocrate chrétien Paul Tschoffen qu'on bombarde lieutenant-général alors qu'il n'a jamais été soldat un seul jour.

Enfin, l'auditeur général Walter Ganshof Van der Meersch devient haut commissaire à la sûreté de l'Etat, chargé d'empêcher que l'épuration tourne aux pantalonnades. Pour éviter le bain de sang, on remet en vigueur les arrêtés pris à la fin de la Première Guerre mondiale rendant les bourgmestres responsables de l'internement des suspects. Le style du gouvernement belge n'a rien à voir avec celui de Rol-Tanguy qui disait qu'il lui fallait «un millier de morts à Paris» !

La présence des Belges de la brigade Piron est-elle plus que symbolique?

Ils se sont bien battus, mais en France. Ils ne constituent pas un élément de rupture. Avec beaucoup de fair-play, les Britanniques les convient à faire leur entrée avec eux une fois qu'ils n'ont plus de divisions blindées allemandes devant eux.

Les images d'euphorie qu'on a gardées des premiers jours de septembre 1944 correspondent-elles à la réalité?

Il y a une tendance à ne se souvenir que des bons moments. En réalité, la période qui a suivi la Libération a été la plus noire de la guerre. Les ponts et les voies ferrées ont sauté. Le port d'Anvers n'est opérationnel qu'en novembre. Les bombes volantes s'abattent sur Anvers et Liège. Les Allemands fournissaient au moins un minimum de nourriture à la population, ce que les Alliés ne savent pas faire. Au Pays-Bas, la famine fera 500000 morts. Comme l'occupant est parti, le courrier n'est plus acheminé vers les prisonniers en Allemagne... En outre, beaucoup de Belges ont confondu Libération et fin de la guerre. Ceux qui avaient encore de la farine en ont fait de la tarte pendant les jours de la Libération!

© La Libre Belgique 2004

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