Belgique

Tapez "Stay-behind" dans un moteur de recherche et vous trouverez un grand nombre d’articles, de livres, de messages affirmant que le réseau secret de l’après-guerre a trempé dans des affaires aussi invraisemblables que l’assassinat de Julien Lahaut, les tueries du Brabant, l’attaque de la caserne de Vielsalm et même les Cellules Communistes Combattantes (CCC). C’est dire si le mystère qui entoure Stay-behind reste bien épais.

Depuis un quart de siècle, un homme a pourtant été obligé de témoigner devant une commission d’enquête parlementaire, pressé de questions par trois juges émérites, menacé par ses supérieurs de passer devant la cour militaire et répond encore aux questions de la cellule d’enquête sur les tueries du Brabant. Mais il a toujours refusé de livrer les noms des membres du réseau qu’il a dirigé de la fin 1983 jusqu’à son démantèlement en 1990.

Le silence absolu

Cet homme, c’est le colonel Bernard Legrand, le dernier chef du SDRA 8, le pilier militaire du réseau "Stay-behind". Et il refusera jusqu’à la mort de livrer les noms. Parole de militaire.

"Mon plus grand regret, c’est qu’aucune règle n’a été respectée, ni démocratique ni militaire , dit ce retraité qui vit dans le Namurois . On a accusé des gens sans suspicion. Et sur le plan militaire, il y a eu non-respect des règles du secret. Cela a été la catastrophe. Tous ces règlements, ces messages "Très Secret" ont été galvaudés par la commission d’enquête, avec l’autorisation de la Défense."

Le spectre de la troisième guerre mondiale

Le SDRA 8 était une émanation du Service général du renseignement et de la sécurité (SGRS) de l’armée. Il faisait partie, avec la section STC-Mob de la Sûreté de l’Etat, d’un réseau secret lancé en 1949 pour faire face à une invasion soviétique. Produit de la guerre froide, Stay-behind réunissait 10 pays (Etats-Unis, Belgique, Royaume-Uni, France, Pays-Bas, Luxembourg, Allemagne, Danemark, Italie et Norvège). Il s’appuyait sur deux bases radio, l’une en Virginie aux Etats-Unis et l’autre à Londres. Le réseau avait pour but de soutenir les gouvernements européens qui auraient été contraints à l’exil par les Soviétiques, en planifiant des actes de sabotage ou des exfiltrations de VIP.

Le SDRA 8 était composé d’une vingtaine de militaires, dont la moitié était des officiers d’active, et d’une quarantaine de civils. Les errements de Gladio, la branche italienne, ont conduit fin 1990 au démantèlement des deux piliers belges, sur ordre du gouvernement. "Gladio était infiltré par la mafia" , dit le colonel.

Le couperet tomba brutalement. "On s’est dit adieu par radio, et puis c’était fini" , raconte Bernard Legrand. Il n’y eut ni cérémonie ni verre de l’amitié. Personne n’a su qui étaient ces civils sélectionnés depuis des années par l’armée, entraînés durant deux à trois ans notamment dans une villa de la Forêt de Meerdaal. Le 1er septembre 1991, le général Raymond Van Calster leur rédigea une lettre. Elle fut adressée les jours suivants par porteur à 42 citoyens belges. Elle commençait par ces mots : "Cher Ami inconnu" . La lettre les félicitait pour les services rendus au pays. "Vous avez la parole de vos officiers que votre nom ne sera pas rendu public." Le porteur du message était l’officier instructeur de l’agent dormant. Affaire classée !

Dernière mesure de précaution, Bernard Legrand se rendit à Londres pour inspecter les dix caisses d’archives de la section belge de Stay-behind. " J’avais fait chiffrer tous les dossiers des opérationnels, mais pas de tout le monde. Donc, j’avais des craintes , expose le colonel . J’ai contrôlé que tout ce qui était chiffré l’était bien et j’ai passé le reste à la moulinette. J’ai prévenu le général que j’avais mis de l’ordre. Je ne vous dirai pas la réponse qu’on m’a faite…"

Rien à voir avec l’extrême droite

Depuis cette époque, le colonel honoraire a été plusieurs fois sollicité par la Justice. Il s’insurge contre les procès faits au réseau "sans suspicion et sans raison" et les enquêtes menées sans début de preuves. Il est persuadé que son réseau n’avait rien à voir avec l’extrême droite. " J ’ai eu une entrevue à Charleroi avec le Procureur du Roi Michaux (NdlR, chargé jusqu’en 2013 des tueries du Brabant) . Il m’a demandé de donner les noms. Il m’a dit : venez derrière mon ordinateur, j’ai dix mille suspects. Vous allez pointer. Dix mille suspects ! Ce n’est pas sérieux. J’ai interrogé mes instructeurs sur des amateurs d’armes au sein du réseau, mais il n’y avait rien, rien !"

Les agents de Stay-behind ne pouvaient faire état de leur mission secrète qu’à leur épouse. Ils n’ont jamais été rétribués, "sauf une bouteille en fin d’année" .