Belgique

Né il y a cent ans, le 3 novembre 1901, le prince Léopold avait douze ans quand, le 31 août 1914, il quittait Anvers, avec son frère et sa soeur, pour se rendre en Angleterre.

La Métropole avait fait l'objet d'un bombardement, effectué par un ballon dirigeable du type zeppelin. La famille royale et le gouvernement s'y étaient retirés, tandis que l'armée occupait la position fortifiée.

Comme le roi Albert désirait mettre ses enfants à l'abri, un de ses amis, lord Curzon, lui offrit de les héberger dans son château de Hackwood.

Cette séparation fut déchirante. Léopold s'en est toujours souvenu: «Me voilà descendant le cours de l'Escaut, quittant ma patrie envahie et mon père exposé à tous les risques de la guerre, voguant vers un pays étranger... L'absence de mon père m'était cruelle... Enfin, le 21 novembre 1914, j'ai éprouvé une des plus grandes joies de ma vie: je devais passer la Manche sur un destroyer britannique pour aller rejoindre mes parents à La Panne.»

Durant quatre années, la famille royale restera scindée, mais les enfants pourront trois à quatre fois par an faire un séjour sur «le dernier bout de sol de Belgique».

Entre-temps, de nombreuses lettres seront échangées, qui nous éclairent sur l'état d'esprit des uns et des autres et le mode de vie que la guerre leur imposait.

Dans les missives du jeune Léopold apparaissent déjà certains traits de son caractère et sa grande sensibilité.

Ce qui frappe d'abord, c'est le grand amour qu'il porte à ses parents.

S'adressant au roi Albert, il écrit par exemple le 1er juin 1916: «Mon bien cher papa. Je suis si heureux. Votre chère lettre m'a fait le plus grand plaisir. Je ne sais comment vous en remercier assez», et il termine ainsi: «Mon si cher papa, je vous embrasse bien fort. Votre Léopold qui vous aime tendrement.»

Les préambules et les formules finales des lettres de Léopold se ressemblent assez bien et sont toujours empreintes d'une profonde affection.

Le 26 suivant, il écrit: «Mon bien cher papa. C'est de tout mon coeur que je vous remercie de votre si chère lettre. Vous m'encouragez tant.»

Après avoir passé des vacances à La Panne, il écrit le 23 septembre de cette même année: «Mon si cher papa. Je suis arrivé à bon port. Une séparation est toujours triste, surtout au moment même. C'est avec peine que j'ai quitté le sol de la Belgique... Le matin, quand je suis réveillé, je me croyais encore dans mon bon petit lit à La Panne, mais malheureusement, ce n'était que dans la pensée. Ma première pensée fut pour vous et ma chère maman.»

Le 9 novembre, il reprend la plume: «Mon bien cher papa. Votre si affectueuse lettre accompagnée de la jolie épingle de cravate et du superbe livre m'a causé le plus grand bonheur; c'est avec tant de joie que je lis vos si tendres lettres. C'est de tout coeur que je vous en remercie beaucoup.»

Deux ans plus tard, le ton n'a pas changé.

«Mon bien cher papa», écrit-il le 19 mai 1918, «je viens de recevoir votre si affectueuse lettre qui me touche tant et me fait un si grand plaisir. C'est de tout coeur que je vous en remercie bien tendrement. Vos lettres sont toujours pour moi un objet de bonheur et de soutien. Elles me font sentir plus près de vous.»

Le 12 juillet 1918, Léopold fait savoir à son père qu'il a eu la grippe espagnole: «Je vous remercie encore de tout coeur de votre si gentille et bien affectueuse lettre qui m'a causé le plus grand bonheur. Excusez-moi de ne pas vous avoir remercié plus tôt, mais j'ai été malade. J'ai eu, comme la plus grande partie des élèves du collège, la «spanish influenza».»

Le 21 septembre 1918, il s'adresse encore au Roi: «Me voilà de nouveau bien loin de vous. Cela m'est extrêmement pénible de toujours devoir vous quitter. J'ai passé de bien agréables vacances. Vous avez été si bon pour moi et vous m'avez souvent pris avec vous en promenade et quand vous alliez visiter les tranchées. Je dois vous en remercier de tout coeur, car vraiment c'est le plus grand plaisir que vous puissiez me faire. Etre avec vous, c'est mon bonheur.»

Les rapports avec sa mère sont encore plus affectueux. Il signe une de ses lettres par les mots: «Votre Léopold qui vous adore.»

La reine Elisabeth répond naturellement aux écrits de son fils aîné: «La Panne, le 26 janvier 1916. Mon cher Popol. Tes longues et gentilles lettres ont fait le plus grand plaisir à papa, ainsi qu'à moi-même. Nous te remercions et t'embrassons de tout coeur. Nous étions très tristes de ton départ et bien contents d'avoir si vite de tes nouvelles. Voilà le petit frère qui a dû nous quitter aussi. Mes trois petits poussins laissent un grand vide.»

Le 8 mai 1916, il écrit: «Nous voici de nouveau séparés. Cela me fait tant de peine, mais comme ce n'est pas en se décourageant que le temps passera plus vite, j'ai pris la ferme résolution de faire de grands efforts et je suis certain que j'y arriverai.»

Mais, huit jours plus tard, il reprend la plume pour exprimer son désarroi: «Ma très chère maman. Je pense tant à vous. Notre séparation me rend si triste. Je me console en regardant votre si cher portrait, qui est la première chose que je regarde en me réveillant le matin.»

Au début de novembre 1916, il en demandera d'autres: «Bien chère maman... La chose qui me ferait le plus de plaisir pour ma fête serait votre portrait et celui de papa.»

Après les grandes vacances de cette année, passées à La Panne, c'est avec nostalgie qu'il s'exprime le 30 septembre: «Ma bien chère maman, je serai si heureux de vous revoir. Voilà huit jours que je vous ai quittée à La Panne. Eh bien, il me semble qu'il y a huit longs mois depuis que je vous ai quittée. J'ai tout le temps pensé à vous.»

La Reine se préoccupe du chagrin de son fils aîné et répond le mieux qu'elle peut pour l'encourager. Le prince en est heureux: «Votre chère et tendre longue lettre m'a tant touché. Je vous en remercie de tout coeur. Quant aux cadeaux, je ne sais comment vous en remercier. Vous êtes vraiment trop gentille pour moi.»

Une nouveau message de sa mère lui arrive, qui le comble de joie: «Quel doux plaisir m'a fait votre si chère lettre. Je vous en remercie tant... Je me réjouis tellement, si chère maman, quand je pense que dans seulement quatre petites semaines, je pourrai vous serrer fortement dans mes bras et vous embrasser tendrement. Encore quelques semaines de courage et d'efforts, puis j'aurai ma plus grande récompense.»

La date des retrouvailles approche: «Comme je me réjouis de vous revoir pour quelques jours. Quel bonheur ce sera pour moi que de pouvoir de nouveau vous embrasser.»

Léopold ne laisse jamais passer la fête de sainte Elisabeth, le 19 novembre, sans penser à sa mère. Une de ses lettres de souhaits est ornée d'un dessin représentant un oiseau tenant un pli dans le bec, commenté par ces mots: «Au plus vite à La Panne. Ma bien chère maman», écrit-il, «je vous embrasse très tendrement et vous souhaite une bonne fête. En effet, c'est triste d'être séparé l'un de l'autre à l'occasion d'un si heureux jour. Voilà déjà depuis deux longues années que nous avons dû quitter le cher Bruxelles et, depuis lors, nous sommes continuellement séparés, mais mon espoir dure toujours» et il signe: «Votre petit Léopold qui vous aime tellement.»

En fait, celui-ci a séjourné à La Panne de décembre 1914 à août 1915 pour effectuer son service militaire comme volontaire de guerre dans les rangs du 12e de ligne. Son initiation à la vie militaire sera suspendue pour lui permettre d'entreprendre des études régulières au collège d'Eton, situé près de Windsor, et reprise occasionnellement lors de ses retours sur le continent.

En Grande-Bretagne, il n'était pas seul. Il avait l'occasion de rencontrer son frère et sa soeur. Charles avait été mis en pension au collège de Winchester, puis au Royal Navy College, à Osborne, et Marie-José dans un couvent des Ursulines, à Brentwood. Celle-ci avait comme gouvernante miss Hammerley et les garçons, comme gouverneur, le commandant de Nève de Rode. En mars 1917, Marie-José fut conduite par sa mère à Florence pour suivre les cours de l'Institut Santissima Annunziata.

Le 26 septembre 1918, deux jours avant la grande offensive finale et victorieuse, dont il ne pouvait se douter, le prince écrit à sa mère: «Me voilà de nouveau séparé de vous... Malgré la grande distance qui nous sépare l'un de l'autre, je pense souvent à vous et à mon cher papa.»

Ses voeux vont rapidement être exaucés, car le mois suivant, tous les membres de la famille royale se retrouvent réunis en Flandre. Leur bonheur est complet. Le 25 octobre 1918, le prince Léopold, en uniforme, et ses parents faisaient leur entrée à Bruges.
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JEAN CLEEREMANS est l'auteur de plusieurs ouvrages consacrés à Léopold III, le dernier étant «Léopold III homme libre» (éd. J.-M. Collet).

© La Libre Belgique 2001