Belgique

Quels sont les avantages et inconvénients de l'enseignement en immersion, qui a séduit près de 150 écoles à ce jour en Communauté française ? Quels problèmes les élèves, parents et enseignants peuvent-ils rencontrer ? L'immersion, une pratique relativement récente en Communauté française, ne bénéficie pas encore d'une évaluation rigoureuse. L'un des pionniers de ce système d'enseignement en Belgique a néanmoins tenté d'en dresser un bilan dans le dernier chapitre d'un ouvrage publié l'an dernier (1). Robert Briquet, expert au cabinet de la ministre Arena, était auparavant directeur du Lycée Léonie de Waha à Liège, première école en Communauté française à mettre en oeuvre, en 1989, l'immersion ou Enseignement de matières par l'intégration d'une langue étrangère (Emile).

Avant de mettre en place l'immersion - en anglais - à Liège, M. Briquet avait pu prendre connaissance des résultats obtenus par des élèves canadiens anglophones dans un enseignement en immersion francophone. Des résultats comparables aux élèves monolingues pour toutes les matières et nettement supérieurs dans la langue-cible.

Le premier programme belge d'immersion fut donc installé en 1989. Depuis, de nombreuses observations ont été faites, à défaut d'études comparatives et exhaustives.

1 Premier constat, la pratique immersive ne nuit en rien aux apprentissages fondamentaux à l'école primaire et maternelle, et certainement pas au développement de la langue maternelle. Depuis juin 1996, les élèves de 6 e primaire immergés ont tous obtenu leur certificat d'étude de base (CEB, ou diplôme de primaire). Leurs résultats ont été comparés avec ceux des autres écoles de la ville de Liège. En mathématique, ils étaient comparables à la moyenne des autres élèves liégeois. En français, ils étaient légèrement supérieurs, ce qui fit dire un jour à un inspecteur cantonal pas particulièrement partisan de l'immersion : "Mais, moins ils en ont (du français) , plus ils en savent !" Pourquoi ? Plusieurs raisons sont avancées. 1) Un contexte social et culturel qui, hors de l'école, reste francophone pour quasi tous les élèves. 2) Les élèves immergés deviennent meilleurs lecteurs. 3) L'habitude d'être sans cesse confrontés à deux codes linguistiques les rend plus sensibles à ces matières. Ils en acquièrent donc une connaissance plus fine et plus structurée.

Enfin, dans la langue cible, c'est-à-dire l'anglais, une évaluation interne, menée par l'équipe pédagogique en place, a révélé un niveau excellent, qui étonne souvent les visiteurs et les parents. Et s'il reste inférieur à celui de locuteurs natifs du même âge, les enfants immergés, en fin de primaire, et même bien avant, n'éprouvent aucune difficulté à comprendre et à se faire comprendre d'un locuteur natif dans n'importe quelle circonstance. En 1991, une évaluation menée par le service de psychologie du langage de l'Université de Liège (ULG) a montré qu'après deux ans d'immersion (donc, en fin de 1re primaire), les élèves immergés atteignaient un niveau lexical et grammatical correspondant à celui d'enfants anglophones natifs de 4 à 5 ans.

En outre, on a constaté que la plupart des élèves inscrits dans le programme en 3e maternelle y restent jusqu'en 6e primaire (de 98,8 à 99,7 pc selon les années). Ceux qui quittent - le plus souvent à l'issue de la 3e maternelle ou de la 1re primaire - sont réorientés vers l'enseignement traditionnel francophone sur proposition du conseil de classe, et ne rencontrent aucune difficulté, hormis celles inhérentes à tout changement d'école. La seule année pendant laquelle un changement d'école est fortement déconseillé est la 1re primaire, l'apprentissage de la lecture se faisant en langue cible.

2 Deuxième constat : à l'issue de l'école primaire, munis de leur CEB, 50 à 75 pc des élèves immergés, selon les années, optent pour un programme immersif dans le secondaire. Ceux qui ne font pas ce choix s'intègrent sans problème dans le non-immersif mais ils courent deux risques : d'abord que leurs connaissances en langue cible s'effritent; ensuite que l'apprentissage d'une nouvelle langue par une méthode traditionnelle les ennuie profondément.

3 Troisième constat : l'immersion ne perturbe pas les enfants psychologiquement, selon un test effectué par le service de pédagogie expérimentale de l'ULG.

4 Avantages secondaires. Certains "plus", non attendus, sont apparus au fil des années : une activité intellectuelle débordante et une grande curiosité, une grande adaptabilité cognitive, un intérêt important pour l'apprentissage d'une 3e voire d'une 4e langue, une prise de conscience de la richesse ainsi que de la diversité culturelle et linguistique,... On remarque également, dans le chef des parents, un désir ranimé d'acquérir ou de se perfectionner dans une seconde langue et, dans le chef des enseignants, une propension à réfléchir davantage sur leurs pratiques pédagogiques et à être plus conscients de leurs méthodes.

5 Inconvénients. Si l'auteur balaie les arguments de certains détracteurs qui voient dans l'immersion un système élitiste qui engendre une méconnaissance du français, il concède néanmoins que ce système n'est pas parfait. Pour l'école et les pouvoirs organisateurs, se pose la question du recrutement et du paiement des enseignants immersifs. Les difficultés administratives aboutissent parfois à payer les agents engagés à un barème inférieur ou avec retard. La motivation devient dès lors difficile à maintenir. Par ailleurs, aucune étude ni formation dans le système éducatif francophone n'existe pour donner accès à cette fonction. Le remplacement de ces enseignants et la construction des programmes adaptés à la réalité immersive constituent d'autres défis à relever.

Et du côté des élèves, quels inconvénients ? L'auteur fait remarquer que l'immersion est vivement déconseillée à une série d'enfants : les handicapés importants ou ceux qui n'aiment pas la langue-cible. En outre, vu l'apprentissage de la seconde langue, la charge de travail est plus importante que dans une école ordinaire. Les enfants, surtout les plus jeunes, sont plus vite fatigués.

Enfin, les parents : si leur relative méconnaissance de la langue cible n'est pas un inconvénient, ils devront par contre faire face à la rareté des écoles qui proposent l'immersion, et donc parcourir parfois des distances considérables entre le domicile et l'école.

"L'immersion linguistique", Robert Briquet, éditions Labor, 2006. 175 pages.