Belgique Cinquante ans après, l’incendie de l’Innovation, un jeune historien lierrois a tiré toutes les conclusions du drame. Eclairage.

Ce lundi 22 mai, il y aura un demi-siècle, jour pour jour, que la Belgique connaissait un des plus tragiques faits divers de son passé récent : l’incendie de l’Innovation à Bruxelles, dont le bilan humain reste controversé jusqu’à nos jours. L’année 1967 fut particulièrement sombre en Belgique avec l’incendie d’un home à Itterbeek (20 morts et 48 blessés); l’explosion d’un camion-citerne à Martelange dans la descente de la Nationale 4 (12 morts et une vingtaine de blessés graves); le déraillement d’un train à Fexhe-le-Haut-Clocher (11 morts) et surtout l’incendie du grand magasin au cœur de la capitale. Ce dernier sera commémoré ce lundi matin au cimetière de Bruxelles à Evere par les autorités civiles et le midi en l’église du Finistère sous la présidence de l’évêque de Bruxelles, Mgr Jean Kockerols.

© BelgaImage

L’hypothèse de l’attentat

Cinquante ans après, l’incendie hante toujours les esprits mais on peut penser que toutes les questions qui restaient ouvertes, notamment sur les causes, ont été rencontrées. L’anniversaire a donné lieu une fois encore à diverses publications, singulièrement en néerlandais.

Une controverse a été relancée il y a quelques jours par la sortie de "Happening", un roman de Johan Swinnen, professeur à la VUB et proche de la N-VA, qui prétend " mordicus " qu’il s’agissait d’un premier attentat de masse commis par des communistes vivant en communauté et qui avaient la haine du capitalisme ainsi que des Etats-Unis, justement mis à l’honneur ces jours-là à l’Inno. Le spécialiste de l’art contemporain dit en détenir des preuves après une enquête sérieuse. Les observateurs s’étonnent cependant de la forme du livre qui permet d’échapper à toute contestation juridique. Reste que Johan Swinnen a perdu ses parents dans le drame.


A contrario , on épinglera l’ouvrage du jeune historien de la KU Leuven, Siegfried Evens, qui, après y avoir consacré son mémoire, en a fait un impressionnant ouvrage de 450 pages réalisé au sein de l’unité "Moderniteit en Samenleving". L’approche est scientifique. Ce mémoire, soumis au Pr Leen Van Molle, a d’ailleurs été sanctionné par une "plus grande distinction". Les non-bilingues pourront aussi s’y plonger prochainement car il paraîtra en français au début du mois de juin…



Un demi-siècle après, Siegfried Evens n’a pas lésiné sur l’effort. Son mémoire puis le livre sont le résultat de deux ans de travail intense. "Tout est parti de deux boîtes d’archives de la caserne des pompiers de Bruxelles", explique le jeune historien, qui a pu accéder aussi aux archives de la Justice, à celles de la Ville de Bruxelles et à bien d’autres documents tout en ayant rencontré de très nombreux témoins directs ou indirects et bénéficié de l’expertise de magistrats, d’hommes du feu, etc. La qualité de son travail repose aussi sur l’analyse qu’il a faite de l’impact de ce drame sur la société belge. Avec ce constat, partagé par d’autres, qu’en Belgique l’on fait bonne figure lorsqu’il faut réagir mais que l’on ne se montre, hélas, jamais assez proactif.

Cela dit, retenons quand même quelques grands enseignements de l’ouvrage.

© BelgaImage


1. Le bilan officiel… le plus probable

En s’immergeant dans les archives, Siegfreid Evens a pu constater que, dès les premières heures de la catastrophe, on n’a pas pu vraiment chiffrer le nombre exact de victimes ou de disparus. "Très vite, on a parlé de près de 450 victimes, mais le chaos qui régnait à ce moment l’explique aisément. Aujourd’hui, on peut penser que le bilan faisant état de 251 morts et 62 blessés est le plus probable."

2. La réaction politique et officielle

Siegfried Evens s’est aussi penché sur la réaction des dirigeants du pays. Il en ressort que ce fut la première grande catastrophe nationale très médiatisée grâce à la radio et à la télé, même si la presse écrite joua encore un rôle majeur. Reste que les politiques usèrent habilement de l’événement. L’historien évoque ainsi la manière dont le Premier ministre de l’époque, Paul Vanden Boeynants (PSC), se mit en scène " de manière flamboyante" en allant suivre l’évolution de l’incendie d’une terrasse proche. A l’époque, on ne s’étonna nullement non plus de la présence du cardinal Suenens sur les lieux, car la Belgique n’était pas encore sécularisée comme aujourd’hui. Enfin, sans surprise, la famille royale manifesta une grande empathie, le roi Baudouin et la reine Fabiola en tête.

3. Un accident, pas un attentat

L’Innovation accueillait du 5 au 27 mai une US Parade, sorte de mégapromotion des Etats-Unis. Très vite, certains évoquèrent un incendie volontaire provoqué par des militants communistes ou gauchistes. D’autant qu’il y avait eu des menaces précises. Les rumeurs firent le reste : on évoqua le départ précipité de quatre jeunes semblant sourire face à l’incendie. On s’intéressa aussi à divers groupes hostiles au capitalisme dont les grands magasins sont des marqueurs et à un certain courant d’extrême gauche prêt à passer à l’action directe. Mais, au bout de ses recherches à contre-courant de moult théories du complot, Siegfried Evens se dit " convaincu à cent pour cent du caractère accidentel de l’incendie"… "J’ai la conviction que le drame a eu une origine technique. Un tube néon a provoqué une étincelle. Le feu s’est rapidement propagé parce qu’on a constaté qu’il y avait du gaz dans l’air. Et puis il y avait toute une série d’éléments liés au bâtiment et à sa configuration qui ont encore accéléré l’embrasement général…"

4. Les leçons du drame

Un des mérites de la recherche de Siegfried Evens est aussi d’avoir tiré sans a priori toutes les leçons de ce drame hors normes sur l’évolution de la politique de sécurité et des moyens à mettre en œuvre pour que cela ne se reproduise plus. Avec le constat qu’il n’y a rien de neuf sous le soleil belge : après la catastrophe, on avait déjà parlé de "failed State" mais on avait aussi souligné un immense courant de mobilisation générale autour des victimes. Comme après le 22 mars 2016. Ultime précision : le hasard a fait que l’auteur a vécu de l’intérieur le déraillement du train à Louvain le 18 février dernier, alors qu’il se rendait à Bruxelles pour y rencontrer un acteur du drame de 1967.


--> "L’Incendie de l’Innovation" paraîtra aux éditions Witsand.