"L’indexation automatique est aveugle"

Laurent Gérard et Vincent Rocour Publié le - Mis à jour le

Belgique Entretien

Faut-il revoir l’indexation automatique des salaires ? Le débat est dans l’air. Vincent Reuter, l’administrateur délégué de l’Union wallonne des entreprises (UWE), le relance définitivement. Et sans ménagement.

Faut-il revoir l’indexation automatique des salaires ?

Il est important que chacun comprenne pourquoi on parle de compétitivité des entreprises. On a parfois l’impression qu’il s’agit d’une sorte de course, qu’on a envie d’être le plus compétitif parce que ça fait bien, ou pour que les patrons puissent s’en mettent plein les fouilles. Bien sûr, une entreprise n’est pas une œuvre philanthropique, elle doit être rentable. Mais des entreprises privées qui se portent bien, et en nombre suffisant, c’est la base du financement de nos besoins collectifs, la justice, l’enseignement, les infrastructures routières, tout. On est bien d’accord : l’indexation n’est pas le seul facteur de compétitivité. Mais elle est un facteur qui pèse très lourd, notamment à cause de son effet inflatoire. Ce n’est nié par personne. Les politiques préfèrent cependant fuir la question ou jurer leurs grands dieux que personne n’y touchera jamais. C’est absurde.

Un changement du dispositif est inscrit dans les astres ?

Mais bien sûr. Qu’on le veuille ou non. Sinon, on se cantonne dans un débat idéologique.

L’impact de l’indexation est-il important ? La part des salaires n’est pas si grande que cela dans les coûts de production…

Cela dépend des secteurs. En biotechnologie, par exemple, cela pèse moins que dans la distribution ou la construction. Tous les secteurs sont concernés. Même ceux qui sont plus profondément ancrés chez nous. Prenez la distribution ou la construction. Des groupes étrangers actifs dans ces secteurs viennent s’installer chez nous, avec des coûts salariaux moins élevés. Et ce n’est évidemment encore rien par rapport aux secteurs tournés vers l’exportation. Les deux premiers secteurs qui exportent, chez nous, c’est l’industrie technologique et la chimie. Or ce sont des secteurs à forte intensité de main-d’œuvre.

Ce sont aussi des secteurs où se négocient des conventions salariales allant bien au-delà de l’indexation. Un paradoxe, non ?

Non, pas vraiment. S’ils vont au-delà de l’indexation, c’est parce dans la mentalité des syndicats, ce n’est pas la peine de discuter de l’indexation : elle est acquise. On commence à négocier ce qui va au-delà. L’indexation automatique n’est pas vue comme une augmentation salariale, mais comme une compensation du pouvoir d’achat. OK, mais derrière, vous avez une augmentation des coûts pour l’employeur.

Cela a tout de même l’avantage de soutenir la demande intérieure…

Bien entendu. C’est la raison pour laquelle aucun employeur en Belgique ne vous dira qu’il est contre l’indexation. Le cœur du problème, c’est son automaticité. L’indexation automatique est aveugle. Elle s’adresse aussi bien à une entreprise en bonne santé qu’à une autre qui traverse une mauvaise passe, qui ne peut pas se permettre d’indexer à 3 % ou 3,5 % et dont le personnel accepterait peut-être, pour ne pas la mettre en difficulté, de reporter à plus tard une indexation. Mais cela, on ne peut l’obtenir que si c’est négocié. Comme on fait dans tous les autres pays. On met souvent sur un piédestal le modèle de concertation sociale en Belgique. Pourtant, le principal élément de coût pour les entreprises est hors de la discussion. C’est bizarre, non ?

Si l’indexation des salaires doit être négociée, il y aura des grèves à répétition…

L’argument de la préservation de la paix sociale, c’est de la foutaise. Comme si la Belgique était un îlot de paix entouré de pays où l’on a des bagarres de rues à propos de l’indexation. J’ajoute qu’on ne peut séparer le débat de l’indexation automatique de celui du coin salarial. En Belgique, si le travail coûte cher à l’employeur, le travailleur, en net, n’est pas particulièrement favorisé par rapport à d’autres. Tant qu’il y aura ce coin salarial élevé, on n’arrivera pas à régler ce problème d’indexation automatique.

On devrait donc modifier les deux en même temps ?

Oui. Une des solutions serait d’indexer seulement le salaire net.

Mais cela entraînerait une baisse des rentrées de cotisations sociales…

C’est bien cela le problème. C’est pour cela que les politiques n’en veulent pas, ou disent qu’ils n’en veulent pas. Parce qu’indexer automatiquement la masse salariale, c’est indexer automatiquement les recettes de la sécurité sociale. Soit dit en passant, ce n’est pas leur affaire, mais celle des interlocuteurs sociaux. Quand un gouvernement dit : "on ne touchera pas à l’index", c’est comme dire : "on ne veut pas qu’il pleuve".

Les socialistes disent qu’il vaudrait mieux juguler les prix…

On peut faire des plans quinquennaux aussi comme on en a fait à 2 000 kilomètres d’ici pendant cinquante ans. On a vu ce que ça a donné.

On ne peut pas contrôler les prix de l’énergie, par exemple ?

Quoi, ils vont aller à Dubai pour leur dire de geler le prix du baril ? On peut faire cela pendant une certaine période, mais vous ne vous en prenez jamais qu’aux symptômes.

La part des salaires dans la richesse nationale est en train de diminuer…

C’est justement une conséquence de l’indexation automatique. Aujourd’hui, la variable d’ajustement en période de difficulté, c’est la masse salariale. Donc l’emploi.

Le niveau de l’emploi reste correct en Belgique. En tout cas en Flandre…

C’est encore un autre débat. Quand on négocie des accords, ce qu’on négocie est applicable partout, en Flandre comme en Wallonie, malgré les différences.

Doit-on régionaliser la formation des salaires ?

Non. Mais il faudrait la porter au niveau du secteur. En général, quand un secteur se porte bien, par exemple la chimie, c’est le cas en Wallonie et en Flandre.

Faut-il supprimer l’interprofessionnel ?

Non. C’est une bonne chose d’avoir un cadre national. Le problème aujourd’hui, c’est que quand vous arrivez aux négociations sectorielles, les permanents syndicaux disent : "Quoi, + 0,3 % en plus de l’indexation ? Vous rigolez ?" Et on rajoute alors quelque chose.

Y a-t-il une urgence à ouvrir le débat sur l’indexation automatique des salaires ?

Il y a urgence. Mais il va s’ouvrir. En fin d’année, les interlocuteurs sociaux doivent négocier un accord interprofessionnel. Les représentants des employeurs mettront le sujet sur la table.

C’est ce qu’on entend chaque fois…

Cette fois, la volonté est là.

Comment l’expliquez-vous ?

Il y a plusieurs raisons. Un : il y a une grande incertitude sur le taux d’inflation dans les prochaines années. Si on a chaque année une inflation de 3 %-3,5 %, on va amener la masse salariale à des niveaux qui ne seront pas supportables. Deux : on commence à en parler dans le monde politique. La Commission européenne aussi. Et puis, je me demande si les syndicats pensent vraiment qu’on peut maintenir le système éternellement. Ils voient ce qui se passe.

Ils n’ont pas l’air de changer d’avis…

Ils disent que c’est un droit acquis. Ils appliquent en fait un mécanisme qu’ils dénoncent quand les autres l’appliquent : le mécanisme à cliquet. On ne peut jamais revenir en arrière. Mais ce n’est pas vrai. L’histoire de l’humanité prouve que rien n’est acquis. On ne pourra pas maintenir tel quel le système si un actif doit financer quatre personnes. Bien entendu, on reviendra en arrière.

Publicité clickBoxBanner