Belgique

Il n’est pas si courant qu’un organisme de ce genre atteigne trois-quarts de siècle; ils seront célébrés en quelques pompes, mardi au Parlement wallon. Et il n’est pas banal qu’une institution comme celle-là évolue tant et si vite, jusqu’à être aujourd’hui plus connue dans des milieux intellectuels pointus à l’étranger que dans nos contrées.

C’est donc en 1938 que naît l’Institut Destrée, dans un contexte de résistance aux fascismes. "Institut" ne veut pas dire forcément école : il est conçu comme une société savante, comme on dit à l’époque. Jules Destrée est décédé deux ans auparavant, après avoir été un pionnier essentiel de l’affirmation politique de sa région. Le parrainage du grand socialiste carolo ne peut tromper, pas plus que le profil de ses fondateurs tels les époux Maurice Bologne et Aimée Lemaire : ce lieu de recherche et diffusion a une vocation wallonne poussée, en un temps où c’est (encore) moins évident qu’après cinq voire six réformes de l’Etat

D’abondantes publications témoignent jusqu’à nos jours de cet engagement premier. Comme celles de référence précieuse, sinon unique, sur le mouvement wallon et ses acteurs, dues à deux historiens de la maison, Philippe Destatte, son directeur général, et Paul Delforge. L’Institut s’affiche pluraliste et indépendant, même si le label est à concilier avec de nombreuses missions officielles que lui confieront les autorités régionales - et singulièrement les présidents successifs des gouvernements wallons, avec lesquels l’organisme n’a pas fini de connaître des relations en dents de scie Et sa démarche scientifique s’accommodera bien d’accents volontiers régionalistes, quoique la vision (consistante) d’une Belgique à quatre régions développée en 2007 par le président Jacques Brassine et M. Destatte n’ait jamais été avalisée comme telle par l’ensemble des administrateurs de l’Institut.

"Wallonie au futur"

C’est durant les années 80 que s’élargit l’action de l’organisme d’éducation permanente. Il ne renie pas sa vocation historique et culturelle, mais s’y cantonner eût été "une vision un peu passéiste" , résume M. Brassine. "Nous accentuons une identité de projets, prolonge M. Destatte, même si l’on ne peut faire de bonnes analyses et prospective sans connaissance du passé."

Prospective ? Le grand (pas le gros) mot est lâché. Que Philippe Destatte définit (ce n’est pas simple, et on abrège), comme une démarche indépendante, dialectique et rigoureuse, menée de manière transdisciplinaire et sur la longue durée, tournée vers le projet et l’action, "qui a vocation à provoquer des transformations au sein du système qu’elle appréhende en mobilisant l’intelligence collective" .

Ouf A cette enseigne, l’Institut organisa d’abord des congrès "Wallonie au futur", sous l’impulsion d’un Michel Molitor, d’un Michel Quévit, qui accouchèrent de grosses briques sur l’éducation, la compétitivité, l’évaluation des politiques, etc. La veine fut creusée dans le contrat d’avenir wallon avec Elio Di Rupo, ou avec la Commission européenne du temps de Philippe Busquin.

Le pli était pris. Un moment, se souvient M. Destatte, "on s’est rendu compte que nous étions les seuls à avoir déjà quinze ans d’expérience en prospective" . La reconnaissance internationale a suivi : présidence de collège européen de prospective, charges académiques en France, intégration parmi 40 organismes dans le monde à un projet "Millenium" onusien, accompagnement de la cellule prospective du Comité des régions de l’UE, assistanat au développement de projets de région en France, intégration dans le réseau "Millennia 2015" sur l’autonomisation des femmes, etc.

L’intra-muros n’est pas négligé pour autant : un Collège de prospective de Wallonie est créé en 2004 (il sortira, en 2011, d’importantes perspectives à l’horizon 2030); des missions plus politiques se poursuivent, ainsi de la participation à la redéfinition du schéma territorial wallon (dit : le nouveau Sder); l’Institut assiste encore à l’élaboration de chantiers supracommunaux qui émergent dans le même temps (tels un groupe d’action locale au sud de Charleroi, Pays de Famenne, Wallonie picarde).

Car les dynamiques territoriales ont elles-mêmes fort évolué. Toute cette diversification "n’a pas été vraiment voulue" , commente d’ailleurs Jacques Brassine. "Il y a eu tout un enchaînement, que nous assumons complètement."