"La Cité", journal de combat

Christian Laporte Publié le - Mis à jour le

Belgique

Le journal "La Cité" est mort deux fois. Comme quotidien, il est tombé au champ d’honneur le 31 décembre 1987 malgré une extraordinaire rage de vivre de son équipe rédactionnelle. A preuve, le sérieux dont elle fit montre lors de la campagne électorale qui précéda de peu sa dernière parution ; plus d’une rédaction aurait baissé les bras voire saboté le bon déroulement du travail, victime notamment du jusqu’au-boutisme de Jean Gol qui voulait alors la peau de la presse progressiste, mais, en grands professionnels et en honnêtes hommes et femmes de leur temps, les journalistes s’acquittèrent de leur tâche jusqu’au bout. Revenue ensuite en version hebdomadaire, "La Cité" a cependant définitivement disparu des rayons des librairies fin décembre 1995. Sans doute eût-elle encore pu vivre quelque temps comme "hebdomadaire chrétien, plus familial que social" dans une nouvelle co-entreprise avec Roularta et Bayard Presse, mais le cœur n’y était visiblement plus. Et puis c’eût été vendre son âme, certes pas au diable, mais à un environnement sociologique qui n’avait plus rien à voir avec le monde démocrate-chrétien qui avait permis à "La Cité" de s’épanouir du lendemain de la Seconde Guerre aux portes du XXI e siècle Dans un monde médiatique où les intérêts commerciaux et la "pipolisation" de la société ont pris le dessus sur le débat d’idées, les plus jeunes auront sans doute de la peine à imaginer que jusqu’il y a quinze ans, un journal progressiste démocrate-chrétien participait pleinement à la discussion sur les grands enjeux belges. Et cela en faisant entendre une voix inspirée des combats ouvriers mais aussi de l’Evangile qui, n’en déplaise aux conservateurs, inspira bien des révolutionnaires

A ce jour, l’histoire de "La Cité" n’avait pas encore été approfondie de manière globale et mise en contexte dans l’histoire tout court de la seconde moitié du XXe siècle, sinon pour sa première partie en 1975 par Marthe Dumon, Jean-Jacques Jespers et René Campé dans leur "Radioscopie de la presse belge".

La lacune est comblée grâce au Carhop - le Centre d’animation et de recherche en histoire ouvrière et populaire - et au Crisp qui, avec la complicité d’anciens du journal, ont réalisé un travail remarquable qui fait revivre l’aventure peu commune d’un journal exceptionnel. Exceptionnelle, "La Cité" le fut parce qu’elle anticipa les innovations formelles : dès 1958, elle adoptait le "format belge" et en 1986, elle fut le premier quotidien francophone à passer au tabloïd. Mais le quotidien puis hebdo démo-chrétien fut aussi hors normes parce que ce fut une extraordinaire pépinière de grandes plumes de la presse francophone qui ont tantôt fait leur carrière sur place, tantôt enrichi d’autres rédactions, tantôt encore fait carrière dans le monde de la communication au sens large. Autre qualité de "La Cité" : des premiers rédacteurs en chef - William Ugeux et Max Bastin- aux derniers - Jean Heinen et Jos Schoonbroodt - le journal ne s’est jamais départi de sa ligne de conduite originelle. Un fil rouge marqué par "la défense des droits humains, la qualité de vie, l’antiracisme, la défense du mouvement associatif, l’action pour la paix, le développement d’une économie au service de la personne, la culture proche des individus, l’éducation fondamentale et la liberté de la presse". En fait, tous ces thèmes avaient fait de "La Cité" une voix progressiste unique car, contrairement à la presse socialiste, elle a su maintenir une distance entre ses combats et les voix officielles du MOC ou du PSC avant sa mue humaniste.

Cela donna certes lieu à des exercices d’équilibre fort délicats par rapport au pilier catholique mais, en matière politique et sociale comme en matière religieuse, nos confrères favorisèrent toujours la culture du débat qui débouchait sur "une véritable lecture critique et participative, une véritable lecture de citoyenneté" pour citer Anne-Marie Pirard, une autre "ancienne" qui ajoutait cependant que "c’était un mode peu rassurant pour ceux qui préfèrent qu’on leur fournisse des vérités toutes faites, des dogmes"

Christian Laporte

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