Belgique

En cette veille de l’Armistice, il n’y avait pas l’animation fiévreuse et hypermédiatique - avec moult reporters étrangers, une tribune publique plus que remplie et des huissiers et MP débordés - qu’on a connue à la Chambre lors des commissions "historiques" sur l’affaire Dutroux, l’affaire Fortis ou, pour les plus anciens, les tueries du Brabant, voire sur le drame du Heysel. Reste que le coup d’envoi officiel, mercredi après-midi, de la commission spéciale sur les abus sexuels au sein de l’Eglise et dans tous les milieux où il peut y avoir des rapports d’autorité a montré, à travers les premières déclarations, que de nombreux parlementaires avaient, eux aussi, envie d’écrire des pages d’histoire à propos d’un dossier qui n’a plus quitté l’avant-scène de l’actualité depuis le 23 avril dernier, lorsqu’on a appris la démission de l’évêque de Bruges de l’époque, Mgr Roger Vangheluwe.

Les observateurs plus perfides avanceront que pas mal de députés entendent surfer sur la vague un brin populiste qui permet de se tailler une certaine notoriété sur un sujet ô combien délicat, mais l’on a perçu une réelle volonté dans tous les groupes politiques de faire un travail d’investigation et de réflexion sérieux, et pas de se livrer aux traditionnels petits jeux politiciens. Dans cette optique, la présidente de la commission Karine Lalieux (PS), encadrée par Carine Van Cauter (Open VLD) et Stefaan Van Hecke (Groen !) comme vice-présidents, aura quatre rapporteurs puisés respectivement au sein du MR, du CD&V, de la N-VA et du SP.A.

On mentionnera aussi d’emblée un autre changement important, même s’il est de vitrine : celle que le site Internet de la Chambre appelait encore avant l’entame des travaux de manière un peu restrictive "la commission spéciale abus Eglise", précisant qu’elle était "relative au traitement d’abus sexuels et de faits de pédophilie dans une relation d’autorité, en particulier au sein de l’Eglise", est devenue plus simplement la commission abus sexuels. Une modification qui n’a suscité nul débat, d’autant plus que le principe avait été admis fin octobre que l’on aborderait aussi le problème de la pédophilie dans d’autres milieux à risques.

Karine Lalieux a aussi, outre ce fait, commencé par rappeler que toute l’attention de la commission spéciale irait d’abord et avant tout aux victimes. Il va de soi qu’elles ne se présenteront pas elles-mêmes, d’autant moins que certaines affaires sont encore à l’instruction ou en cours de procédure, mais il sera intéressant de confronter les points de vue d’une série d’associations qui les prennent en charge ainsi que ceux de leurs avocats. La première tâche de la commission sera de déterminer à huis clos, la semaine prochaine, une liste de personnes à auditionner.

Cela dit, comme on l’a déjà précisé, vu que le "deadline" de la commission abus sexuels est fixé au 7 avril, il n’y aura que quinze semaines de travail et c’est pourquoi Karine Lalieux et ses commissaires ont décidé de se réunir deux fois par semaine, à savoir le lundi et le mercredi après-midi.

La présidente a aussi fait rassembler une série de documents : il y a là une revue de presse mais aussi, sinon surtout, le rapport des auditions de la commission Adriaenssens et celui des travaux menés en commission de la justice en vue de sa création. Mme Lalieux entend aussi proposer une ligne du temps visant à voir les progrès ou lacunes depuis l’émergence du dossier de la pédophilie en général sur la scène publique belge. Et, enfin, elle a rappelé que si la commission avait des obligations de résultats, il n’était pas exclu de créer des commissions supplémentaires.

Les représentants des différents partis ont encore exprimé leurs attentes. Daniel Bacquelaine (MR) a ainsi insisté sur la nécessité de faire toute la clarté sur les relations entre l’Eglise et l’Etat dans ce dossier. Ce que Christian Brotcorne (CDH) a traduit à sa manière en demandant que l’on examine de près le fameux protocole d’accord conclu entre la commission Adriaenssens et la justice. La libérale flamande Carina Van Cauter, qui fut victime d’un pédophile (nullement lié à l’Eglise) au début des années 1970, a réinsisté sur la nécessité d’élargir la réflexion au monde extra-ecclésial. Après ce tour d’horizon, les commissaires ont procédé aux choix de deux experts qui les accompagneront tout au long de leurs travaux. Du côté francophone, c’est Paul Martens, ancien président de la Cour constitutionnelle qui a rapidement émergé; il a fallu un peu plus de temps pour désigner l’expert néerlandophone. Ce sera le juriste et psychologue de la KU Leuven, Ivo Aertsen.