Belgique

Pour Didier (*), c’est trop tard : les attouchements dont il a été victime en 1990, soit lorsqu’il avait 12 ans, sont bel et bien prescrits. Tout ce qu’il a pu faire jeudi, c’est être entendu comme témoin devant le tribunal correctionnel de Namur qui juge son abuseur, un prêtre qui n’a aujourd’hui plus aucune fonction. Gilbert H. a, en effet, été écarté, à l’issue d’un procès canonique, de toute fonction sacerdotale, comme l’a expliqué son avocat devant le tribunal.

Ce prêtre officiait dans une paroisse de la région namuroise au début des années 90. Il prenait sous son aile de nombreux garçons. Certains, qui connaissaient des difficultés dans leur famille, ont parfois logé chez lui. Il a organisé des retraites pour des enfants qui devaient faire leur confirmation. C’est au cours de ces nuits passées chez le prêtre ou au cours de séjours à Chevetogne, que les garçons ont subi les abus de Gilbert. Vu l’âge des victimes, ces attentats à la pudeur ont été qualifiés avec violences et menaces. La circonstance aggravante d’autorité sur les victimes a été retenue. Les abus consistaient en des caresses, allant jusqu’à la masturbation, dans la baignoire, au cours du bain ou lorsque l’enfant dormait.

"Gilbert avait toujours été quelqu’un de gentil, de sympathique. Et il y avait une face cachée derrière cela. Personne n’a rien exprimé. Par peur peut-être", dit Didier. Il n’en a pas parlé à sa famille, ou alors de manière indirecte, car il ne se sentait pas prêt. Aujourd’hui, il a des enfants et ne voudrait pas que cela leur arrive. Mais il ne peut oublier : "Chaque fois que j’entendais parler de pédophilie, j’allais me bourrer la gueule pour ne pas infecter les plaies qui ne se sont jamais refermées", explique-t-il. Cet homme, qui dit que ces abus ont contribué à le fermer sur lui-même, a envie d’oublier "mais je n’oublierai pas. Il est trop tard", confie-t-il, fataliste.

Si les faits sont bel et bien prescrits pour Didier, abusé à deux reprises, ils ne le sont pas pour deux, et peut-être trois autres garçons qui ont été identifiés. Dont un, Victor (*), a subi des attouchements en même temps que Didier. C’est d’ailleurs lui qui a porté plainte en 2007, lorsque le prêtre, qui avait été écarté, est revenu dans sa paroisse.

Mais selon l’avocat des parties civiles, il pourrait y avoir bien d’autres victimes.

Gilbert H. ne conteste pas avoir abusé ces trois garçons. Il a ainsi expliqué qu’il avait été écarté de la paroisse par l’évêché en 1997. Mais pas pour les faits qui lui valent de se retrouver devant le tribunal. "De ce qui m’a été dit, ce sont des comportements inadéquats, notamment à la piscine. C’était une mesure de prévention", dit-il. Interrogé par la présidente, il ne peut dire s’il y a eu d’autres victimes que celles qui ont été identifiées. "Mon comportement avec les enfants était inadéquat. Beaucoup de jeunes sont venus chez moi", reconnaît-il. Il est toujours en thérapie : "Ce travail m’a fait comprendre les déviances que j’avais à ce moment-là." Il est aujourd’hui éducateur pour des adultes, principalement SDF. "Quand j’ai été renvoyé, j’ai trouvé ce travail", explique-t-il.

Et pour son avocat, Me Karl Steinier, Gilbert ne doit pas pâtir du climat actuel qui se braque sur les faits de pédophilie commis par des prêtres. Les faits sont anciens et très limités dans le temps. Aucun risque de récidive n’existe et son client a déjà été cloué au pilori, victime au quotidien du harcèlement de Joël Devillet, une victime de Gilbert à la fin des années 80, alors qu’il était prêtre ailleurs. "Faut-il encore sanctionner aujourd’hui ?", s’est interrogé Me Steinier avant de demander une suspension du prononcé.

Soit une peine trop légère aux yeux de la représentante du ministère public, Régine Cornet d’Elzius, qui note que le prévenu n’a jamais reconnu la masturbation, parlant simplement de caresses. Elle s’interroge également sur l’existence éventuelle d’autres victimes car Gilbert était très apprécié dans la paroisse. Il y a eu deux clans une fois que les faits ont été dénoncés et certains n’osaient pas parler. La procureur du roi a requis dix-huit mois de prison avec sursis.

"Je ne minimise pas les faits mais je n’accepte pas qu’on les exagère. J’éprouve honte et culpabilité. J’ai fait beaucoup de travail sur moi-même. J’ai beaucoup de regrets", a dit Gilbert lorsqu’il a été invité à s’exprimer avant la clôture des débats.

Jugement le 12 mai.

(*) Les prénoms ont été modifiés.