Belgique

Le document a été rédigé début novembre par le service d’étude du syndicat socialiste. Il évalue l’impact pour les trois Régions de la politique menée au gouvernement fédéral. Et il aboutit à cette conclusion : dans de nombreux cas, la Wallonie est davantage pénalisée que la Flandre.

Ce rapport, l’interrégionale wallonne de la FGTB l’a réservé pendant trois mois à un usage interne. Son secrétaire général, Thierry Bodson, choisit aujourd’hui de le dévoiler à "La Libre". C’est la décision, jeudi passé, du ministre-Président flamand Geert Bourgeois (N-VA) de commander une énième étude sur les transferts financiers nord-sud au sein de l’Etat belge qui a convaincu le syndicaliste. Son souhait : rééquilibrer les données du problème, en finir avec l’image d’une Wallonie sous perfusion.

Cela n’a pas été sans hésitation. "C’est un exercice délicat pour nous", admet Thierry Bodson. Qui insiste : "Il y a un déséquilibre flagrant d’une Région par rapport à l’autre, mais je ne veux pas que ça apparaisse comme une mise en opposition des deux populations. Quand on exclut un chômeur ou qu’on bloque un salaire, l’effet est le même, qu’on soit au nord ou au sud du pays." Le constat n’a pas empêché la FGTB de compiler une liste de mesures fédérales "encore plus mauvaises", selon ses termes, pour les Wallons que pour les habitants des deux autres Régions.

Prochain round institutionnel

Quelle conclusion politique en tirer ? "Je ne suis pas complotiste, je ne dis pas que ces mesures sont toutes conçues dans le but d’ennuyer la Wallonie , déclare Thierry Bodson. N’empêche, on a l’impression qu’il y a un cadre qui vise à mettre des bâtons dans les roues. Le redressement économique de la Wallonie est certes trop lent, trop timide, j’en conviens, mais on ne peut pas dire que le fédéral nous place dans de bonnes conditions pour le favoriser."

Au départ de cet avertissement, la FGTB appelle les responsables politiques wallons à "se préparer" à une nouvelle salve de revendications flamandes. "On sent bien que la grosse demande qui viendra bientôt du nord, c’est la régionalisation de la fiscalité."

Pour Thierry Bodson, les partis francophones doivent éviter d’arriver "les mains vides" au prochain round institutionnel, annoncé entre 2019 et 2024. Ils doivent au contraire rédiger leur propre cahier de revendications. Sans toutefois plaider pour une autonomie accrue des Régions, inutile aux yeux du dirigeant liégeois. "Pour moi, régionaliser l’ensemble de la politique d’emploi était une évidence. Mais dans d’autres domaines, la sixième réforme de l’Etat est allée trop loin. Transférer aux entités fédérées les allocations familiales et les soins de santé, quelle est la plus-value ? On a foutu en l’air la solidarité des travailleurs sur un pan important de la sécurité sociale."

L’analyse n’est pas forcément partagée par tous les segments du syndicat socialiste, foyer historique d’un régionalisme parfois virulent. Dans un passé récent, Francis Gomez, président de la FGTB-Liège, a plusieurs fois pris position pour une nouvelle vague de régionalisations, incluant l’impôt sur les sociétés. "Je ne suis pas convaincu , rétorque Thierry Bodson. Qu’il s’agisse de la fiscalité, du droit du travail ou de la sécurité sociale, je ne vois vraiment pas les régionalisations qui apporteraient quelque chose de positif au monde du travail."


1. Allocations d’insertion

Entre le Nord et le Sud de la Belgique, la structure du chômage présente deux grandes différences : la Wallonie compte beaucoup plus de chômeurs jeunes, admis sur la base des allocations d’insertion; les chômeurs de longue durée (plus de deux ans) sont nettement plus nombreux en Wallonie.

La FGTB a fait ses comptes : les Wallons représentent 67 % des exclus des allocations d’insertion, suite à la décision du gouvernement Di Rupo de les limiter dans le temps. "Le gouvernement Di Rupo a fait ce qu’il a fait, indique Thierry Bodson. Non content de ce désastre, le gouvernement Michel a encore durci l’accès aux allocations d’insertion pour les moins de 26 ans. Or à partir du moment où on s’attaque à celles-ci, et pas aux allocataires du chômage classique - tant mieux pour eux -, immanquablement, ce sont surtout la Wallonie et les CPAS wallons qui trinquent. Parce qu’il y a un problème de chômage des jeunes en Wallonie."

2. Contrôle de disponibilité

Les chômeurs âgés feront désormais, eux aussi, l’objet d’un suivi pour vérifier qu’ils recherchent bien un emploi. "Le public visé est lui aussi majoritairement wallon, avec à la clé des exclusions qui vont causer des difficultés budgétaires aux CPAS et à la Région." Thierry Bodson estime qu’en prenant cette décision, le gouvernement fédéral a cédé à "une demande du Voka", l’organisation patronale flamande. Dans certaines parties de Flandre, où règne le plein-emploi, les employeurs peinent en effet à recruter de la main-d’œuvre. D’où leur volonté d’accroître la pression sur les chômeurs âgés, pour les pousser à accepter un job sans renâcler.

3. Services publics

La part de la fonction publique dans le volume global de l’emploi est plus élevée en Wallonie qu’en Flandre. Toutes les mesures prises contre la fonction publique pèsent donc proportionnellement plus sur l’emploi en Wallonie", avance la note de la FGTB. Un exemple : la réduction drastique des services postaux, surtout dans les zones rurales - plus nombreuses en Wallonie qu’en Flandre.

La disparition de plusieurs dizaines d’antennes de la justice de paix et le traitement défavorable subi par la Wallonie en matière d’offre ferroviaire (avec la suppression du Thalys wallon, notamment) sont également épinglés. "On nous rendra que, dans cette étude, dès novembre, on évoquait déjà un problème pour le RER en Brabant wallon", s’enorgueillit Thierry Bodson.

4. Soins de santé

Les personnes qui habitent en Flandre vivent plus longtemps, et en meilleure santé. Un homme né en 1993 peut espérer atteindre l’âge de 78,4 ans en Flandre, dont 67,9 en bonne santé. En Wallonie, l’horizon se limite à 75,1 ans, dont 61,8 en bonne santé. La durée de vie moyenne "en mauvaise santé" est donc de 10,5 années en Flandre, pour 13,3 en Wallonie. "Par conséquent, les économies imposées au secteur hospitalier auront un impact plus douloureux en Wallonie. Le gouvernement veut diminuer les durées d’hospitalisation. Quand un patient reste deux nuits au lieu de quatre à l’hôpital, ça implique souvent d’envoyer une infirmière à son domicile. Or si l’hôpital dépend du fédéral, dès qu’il s’agit de soins à domicile, ça devient régional. On reporte le problème vers les Régions, à commencer par la Wallonie."

5. Augmentation des accises sur le diesel

La mesure est jugée "discriminatoire" par la FGTB, qui rappelle qu'en Flandre, 59% des personnes se rendent en voiture au travail, pour 82% en Wallonie. "Pas par amour de la bagnole, mais par contrainte, du fait de la géographie", affirme Thierry Bodson.

6. Intérêts notionnels

Bien que réformé, ce mécanisme coûteux qui permet à certaines entreprises de payer très peu d’impôts n’a pas été supprimé, ni par le gouvernement Di Rupo, ni par le gouvernement Michel. "Si on regarde le tissu et la structure comptable des entreprises, on peut estimer que seulement 10 % du montant des intérêts notionnels profitent à des sociétés wallonnes", indique Michel Mathy, directeur du service d’étude de la FGTB.

7. Tax shift

La réduction de l’impôt des personnes physiques voulue par le gouvernement fédéral entraînera une baisse des recettes pour les Régions. Toutes les Régions. Mais la Wallonie, déjà confrontée à la nécessité d’un important assainissement budgétaire, se voit imposer un handicap majeur. D’après les calculs de la FGTB, aux 1 100 millions d’euros d’économies prévues à l’horizon 2020, s’ajouteront 343 millions d’euros d’effort supplémentaire.