Belgique

Michel Bouffioux est le journaliste qui connaît le mieux le dossier Dutroux. Il l’a couvert dès les enlèvements de Julie et Mélissa et, surtout, il a été le premier à donner la parole aux parents des petites victimes pour dénoncer la mauvaise qualité du travail policier et judiciaire mis en œuvre pour retrouver leurs enfants. C’est également lui qui a révélé la plupart des dysfonctionnements qui ont retardé l’arrestation du psychopathe. Décodage en sa compagnie, réalisé par nos confrères de la DH.

Cette lettre apporte-t-elle à proprement parler des éléments neufs ?

"Elle n’apporte aucune vérité nouvelle ! C’est-à-dire, aucun élément qui aurait la double particularité d’être à la fois inédit et vérifiable. Il y a bien dans ce long texte l’une ou l’autre affirmation que le psychopathe n’avait pas encore formulée. Mais quand celles-ci n’apparaissent pas délirantes, il s’agit d’évidents règlements de compte (par exemple contre un informateur de police qui avait donné Dutroux au début des années ‘90, bien avant qu’il ait commis tous les enlèvements). Les allégations de Marc Dutroux s’inscrivent dans un discours de déresponsabilisation et elles sont formulées sans le moindre début de preuve, voire même d’éléments pouvant conduire à l’établissement d’une preuve. Il y a aussi beaucoup de redites dans ce nouveau roman de Marc Dutroux. Il s’agit très largement d’une réécriture de ses déclarations antérieures. En synthèse, le psychopathe continue de manipuler les faits pour alimenter la confusion autour et alentour de l’affaire qui porte son nom. Et, à mon sens, il y trouve un double bénéfice."

À savoir ?

"Son premier mobile est de plaider à l’encontre de toute évidence, sinon une innocence totale, à tout le moins des circonstances atténuantes. Le tueur d’enfants produit un récit - cela n’est pas du tout neuf -, dans lequel il se présente comme une victime d’une organisation polycriminelle, très puissante évidemment, protégée par la pègre judiciaire. Tout petit, tout petit Marc Dutroux, confronté à des plus méchants que lui… À le lire, ce n’est plus un kidnappeur et un violeur… Il devient unsauveur de petites têtes blondes qu’il n’aurait pas enlevées mais seulement récupérées et séquestrées pour les protéger de bandits sanguinaires qui leur réservaient un sort encore plus funeste. Tout cela est raconté sans aucun élément possible de vérification. Je suis d’ailleurs totalement persuadé que Dutroux ne cherche pas vraiment à convaincre de son innocence, ce serait faire injure à son intelligence, qui n’est certes pas exceptionnelle, mais qui a toujours trouvé, on le voit, on le lit dans cette lettre, à se mobiliser pour des desseins maléfiques."

Vous parliez en effet d’un "double bénéfice" ?

"Le second mobile de cette lettre est étroitement lié à cette confusion qu’il entretient. Pour le plaisir de ce pervers, il faut absolument que l’affaire Dutroux reste mystérieuse, qu’elle demeure avec ses questions sans réponses, ces questions auxquelles il a les réponses ainsi que Michelle Martin d’ailleurs… Il faut que subsiste cette part de mystère qui permettra d’alimenter hypothèses et fantasmes pour des années encore. Par cette stratégie, Marc Dutroux refuse d’endosser le costume qui est véritablement le sien : celui d’une petite crapule qui, depuis tout jeune, déjà dans la cour d’école, s’est toujours attaqué aux plus faibles. Celui d’un lâche, d’un violeur de femmes et de petites filles, celui d’un déviant, faible de caractère, dénué de sens moral, qui s’attaque aux fragiles. Celui d’un médiocre qui a vécu de rapines, d’escroqueries, de vols, d’abus sexuels et de crimes de sang, au seul profit de ses intérêts, de ses pulsions, de sa jouissance malsaine… Par son discours, Marc Dutroux veut pérenniser son importance médiatique, il souhaite maintenir son statut de star du crime, être quelqu’un d’important parmi les tueurs célèbres, être le personnage principal d’une affaire qui ne cesserait jamais de faire débat. Dutroux aime se voir raconté à la télé et commenté dans les journaux. Ne lui donnons plus ce plaisir. Oublions Dutroux ! Cela fait partie de sa peine. N’oublions pas ses crimes et encore moins ses victimes, mais oublions Dutroux, ses mensonges, divagations et provocations !"

Vous acceptez néanmoins de commenter sa lettre. Pourquoi ?

"Parce que j’ai la mémoire de cette affaire et que je me rends bien compte que nombre de personnes, même de bonne foi, pourraient tomber dans le piège tendu par le psychopathe. Il faut donc décoder, prévenir, informer. D’autant plus qu’il y a les malveillants qui instrumentalisent le discours du tueur d’enfants à des fins bassement politiques. Il apparaît que Dutroux a envoyé une copie de sa lettre à Laurent Louis… Et je constate qu’ensuite elle aboutit dans une rédaction. Après la conférence de presse de Laurent Louis sur le rapport d’autopsie de Julie et Melissa, après l’évocation d’une liste de notables pédophiles - un faux grossier qui circule depuis des années - la campagne de désinformation connaît une suite. Il semble bien que Dutroux ait trouvé son idiot utile ! Réunis par une certaine forme d’audace et d’imbécillité malfaisante, Laurent Louis et Marc Dutroux se nourrissent sur le même tas de fumier. Ils tirent profit de la même confusion. Ce sont des alliés objectifs. Avec la même outrance, ils se disent victimes du système, des puissants… Mais il ne faut pas être très futé pour comprendre les manœuvres entreprises par Laurent Louis et/ou son entourage, à quelques mois des élections. C’est abject d’instrumentaliser de la sorte le martyre des enfants enlevés !"

La lettre de Dutroux est clairement celle d’un pervers ?

"Et comment ! Comme l’avaient déjà fait ses avocats pendant le procès d’Arlon, Dutroux reprend, quasiment à l’identique, ce qui fut autrefois le discours des parents de ses victimes sur les failles de l’instruction, les pistes non suivies (il reprend les mêmes), le saucissonnage du dossier, le dossier-bis. Pire, le tueur d’enfants ne cesse de se mettre au même niveau que le papa de Julie. Lui aussi, il cherche la vérité, lui aussi il est une victime. Il dit avoir été condamné à tort pour les faits des années ’80 à la suite d’un complot de la pègre judiciaire; il répète n’avoir pas enlevé Julie et Melissa. Il dit n’avoir pas tué Weinstein, crime qu’il avait pourtant avoué pendant l’instruction. Mais il prend soin de ne pas parler des enlèvements suivants, ceux d’An et Eefje, de Sabine et Laetitia… Il plaide que, lui aussi, il a souffert de la perte d’un enfant (allusion à une fausse couche de Martin), etc. Parmi ces perversités insupportables, il y a aussi pas mal de considérations sur la séquestration de Julie et Melissa qui sont autant de banderilles destinées à blesser les parents des victimes."

Dans sa lettre, Dutroux fait souvent parler les morts…

"Donc, des personnes qui ne sont plus là pour le contredire ! Prêtant pour la première fois un témoignage à Melissa relativement à des sévices qui lui auraient été infligés par un homme. Décrivant aussi avec beaucoup de détails le rôle de Weinstein qui est présenté comme un acteur essentiel de l’enlèvement des petites de Grâce-Hollogne, commandité, dit-il, par un Bruxellois en rapport avec la bande de Courcelles. Là encore, pas le moindre début de preuve, dans ce que Dutroux appelle sa lettre/dossier. Je requalifierais plutôt cela de récit/attrape-nigaud comportant une dose certaine de révisionnisme. Quand Dutroux prétend qu’il recherche lui aussi la vérité, c’est un peu comme si Hitler menait une enquête sur le génocide du peuple juif ! Je rappelle que durant la longue instruction de ses crimes, Dutroux n’a rien dit d’utile pour faire arrêter des commanditaires et il ne dit rien de plus utile aujourd’hui. Il est certain qu’il serait écouté si, un jour, il donnait des éclaircissements véritables sur les actes qu’il a commis et sur des complicités quelles qu’elles puissent être. Mais cette issue-là est improbable, car ce n’est pas de grandeur et de franchise que se nourrissent les lâches qui s’attaquent aux petites filles."

Quelles conséquences pourraient avoir cette lettre ?

"Dans les prochains jours, il se peut que des naïfs ou des imbéciles accordent du crédit à ces écrits pour alimenter un discours antisystème. Cela me fait penser à cette considération de Raymond Poincaré que j’ai citée dans l’introduction de l’un de mes livres sur l’affaire Dutroux : Douter de tout ou tout croire, ce sont les deux solutions également commodes qui, l’une et l’autre, nous dispensent de réfléchir. Réfléchissons donc ! Ne nous laissons pas berner par un psychopathe et par des récupérateurs du malheur. Il ne faut pas rentrer dans ce cirque honteux animé par des clowns pas drôles qui se moquent bien du terrible vécu des victimes de Dutroux."