Belgique

Le 20 octobre 1996, dans la foulée de l’arrestation de Marc Dutroux et de l’arrêt de la Cour de cassation dessaisissant de l’enquête le juge d’instruction Jean-Marc Connerotte, 300 000 personnes descendaient dans les rues de Bruxelles, à l’initiative des parents des victimes de Marc Dutroux et de Marie-Noëlle Bouzet, la maman d’Elisabeth Brichet, enlevée, elle, par Michel Fourniret, autre tueur en série de sinistre mémoire.

Ce cortège d’une ampleur sans précédent fut l’occasion pour la population d’exprimer son soutien aux familles des enfants martyrisés mais aussi son indignation vis-à-vis du fonctionnement du système policier et judiciaire belge.

CSJ et Child Focus

La marche blanche fut un des éléments déclencheurs d’une série de réformes des services de police et de justice. Le soir même, le Premier ministre de l’époque, Jean-Luc Dehaene (CVP), s’était engagé à prendre des séries de mesures pour améliorer le fonctionnement de ces institutions.

Il avait, par exemple, promis la création d’un centre national pour enfants disparus (Child Focus).

Les parlementaires membres de la commission Dutroux émirent une série de recommandations pour une meilleure organisation judiciaire.

Un an plus tard, la brève évasion de Marc Dutroux entraîna les démissions des ministres de la Justice, Stefaan De Clerck (CVP) et de l’Intérieur, Johan Vande Lanotte (SP), et mit les autorités au pied du mur.

Dans les mois qui suivirent, on assista à la réforme de la police, avec la création d’une police intégrée à deux niveaux (local et fédéral) et la disparition de la gendarmerie.

Le petit Franchimont modifiera la procédure pénale et accordera au passage davantage de place aux victimes lors de l’enquête (lire en aussi en pages 44-45) et lors de l’octroi d’une libération conditionnelle. Celui-ci sera confié dans un premier temps (en 1998) à des commissions alors qu’auparavant c’était le ministre de la Justice qui décidait. Neuf ans plus tard, il reviendra à une instance judiciaire à part entière, le tribunal de l’application des peines.

En 1999, est installé le Conseil supérieur de la justice (CSJ) auquel on confie le soin de proposer les magistrats à la nomination, histoire de dépolitiser celle-ci.

En revanche, la création d’une école de la magistrature, appelée à préparer les juges à leurs futures missions, n’a jamais vu le jour.

Pas de sanctions

Jean-Luc Dehaene avait également promis des sanctions disciplinaires pour les enquêteurs du dossier Dutroux qui avaient fauté. Des procédures furent initiées mais aucune n’a abouti. Dans certains cas, aucune faute n’a été relevée. Dans d’autres, les faits ont été jugés prescrits. Dans d’autres encore les poursuites ont été considérées comme nulles. Jean-Claude Matgen


"C’était un grand moment d’émotion mais pas seulement"

Laurie Boussaguet, professeur de Science politique à l’université de Rouen, a consacré un ouvrage à la marche blanche ("La marche blanche : des parents face à l’Etat belge", Editions L’Harmattan).

Comment qualifier cet événement ?

Comme un très grand moment d’émotion. L’émotion fut le vrai ressort de cette marche. Mais celle-ci ne s’est pas limitée à ce registre. En écrivant mon livre, j’ai cherché à comprendre comment un groupe de parents isolés avait réussi à mettre sur pied un rassemblement de 300 000 personnes, chiffre énorme à l’échelle de la Belgique. Je me suis rendu compte qu’il s’agissait d’une démarche à la fois apolitique, car non partisane, et éminemment politique, au premier sens du terme. En effet, les citoyens ont adressé aux autorités un message très fort de volonté inébranlable de vivre ensemble et d’attente massive de réformes en profondeur d’institutions à l’égard desquelles le taux de défiance était, à l’époque, maximal. Ils l’ont fait, en outre, à un moment où régnait une certaine effervescence sociale.

Les parents voulaient éviter tout phénomène d’instrumentalisation et de récupération. On n’a pas vraiment pu y échapper…

Dès le premier soir, le Premier ministre Dehaene a reçu les parents et leur a fait des promesses. D’une certaine façon, la marche a alors échappé à ses organisateurs.

Peut-on établir un parallèle avec les manifestations qui ont fait suite à l’attentat contre Charlie Hebdo ou aux attentats de Paris et de Bruxelles ?

Oui et non. Comme en 1996, les événements de 2015 et 2016 ont poussé les gens vers un grand mouvement d’émotion et de recherche d’unité autour du souvenir des victimes, auxquelles on voulait donner une place. Mais la marche républicaine organisée au lendemain de l’attentat contre Charlie Hebdo, c’est l’Etat qui l’a orchestrée et ceux et celles qui y ont participé ne manifestaient pas contre les institutions.

En outre, ces cortèges n’ont pas connu l’ampleur de la marche blanche du 20 octobre 1996…

Pour une bonne raison, c’est que les gens avaient peur de se faire tirer dessus et qu’on était en état d’urgence.

Comment qualifierez-vous la marche blanche ?

Comme une forme de modèle, de moment de référence. Un événement très différent de ceux qu’elle a ensuite inspirés et qui ont fait suite, en divers endroits de Belgique ou de France, à des faits divers sordides. La dynamique était peut-être commune mais il n’y avait, dans ces marches blanches-là, de demande politique.