"La N-VA a divisé la Flandre"

Vincent Rocour Publié le - Mis à jour le

Belgique

Dave Sinardet est politologue à la VUB et à l’Université d’Anvers. Après une année 2011 qui aura vu la Belgique finalement émerger de la plus longue crise politique de son histoire, il balise les enjeux de l’année 2012 : les défis budgétaires du gouvernement Di Rupo, le positionnement de la N-VA, les élections communales d’octobre.

Comme politologue, l’année qu’on vient de vivre doit être passionnante .

Certains de mes confrères étrangers me disent que, pour un politologue, cela doit être fascinant de vivre dans un pays qui a battu le record de la plus longue crise politique. Quelque part, c’est vrai. Mais il y a des moments qui sont moins intéressants. Notamment entre l’échec de la mission de Johan Vande Lanotte et le dépôt de la note du formateur Elio Di Rupo, il y a eu une longue période déprimante. On savait qu’il n’y aurait pas d’accord entre le PS et la N-VA. Mais pour des raisons tactiques, aucune autre formule n’a été tentée pendant des mois. La N-VA refusait de se retirer du jeu pour ne pas apparaître comme un parti incapable de prendre ses responsabilités. Et les autres partis flamands ne voulaient pas faire sans la N-VA, le grand vainqueur des élections. Pendant six mois, on était tout le temps dans la même analyse.

Qu’est-ce qui a convaincu l’Open VLD et le CD&V d’y aller finalement sans la N-VA ?

A un moment donné, ces deux partis se sont rendus compte qu’avec la N-VA, ce ne serait pas possible. Le langage très dur utilisé par Bart De Wever pour rejeter la note Di Rupo leur a ouvert les yeux définitivement. L’Open VLD et le CD&V ont dû se dire que la seule façon de reprendre des couleurs, de la popularité, c’était de prendre leurs distances avec la N-VA. Le CD&V était resté dans la roue du parti nationaliste pendant un an. Cela ne lui a rien rapporté dans les sondages. Il devait essayer autre chose. Même chose pour l’Open VLD. Les libéraux flamands ont compris que, dans leur communication, ils ne pourront jamais être aussi radicaux que la N-VA La seule issue pour eux, c’était de montrer qu’ils ne se contentent pas seulement de parler, mais qu’ils agissent également.

La N-VA a-t-elle commis une erreur tactique en rejetant la note Di Rupo et en s’excluant ainsi de la négociation ?

Bart De Wever avait, dans un premier temps, assuré à Alexander De Croo et à Wouter Beke qu’il allait dire "oui, mais" à la note du formateur. C’est devenu un "non" féroce. Apparemment à la suite de pressions internes. On en revient toujours à la même question : la N-VA est-elle en mesure de conclure un accord ?

Et à votre avis ?

Je ne pense pas que la N-VA soit incapable de faire un compromis. Mais elle a alors besoin d’obtenir quelque chose de très important, par exemple une avancée majeure dans la communautarisation de la sécurité sociale. Or cela, c’est impossible pour les francophones. Et pas souhaitable pour les autres partis flamands. Les moments de compromis communautaire sont toujours difficiles pour les partis nationalistes. En 1978, lors du Pacte d’Egmont finalement avorté, les radicaux de la Volksunie ont quitté le parti pour fonder le Vlaams Blok. En 2001, à la suite de l’accord du Lambermont, les plus radicaux de la VU sont allés former la N-VA.

La N-VA était-elle dans une logique de pourrissement ?

Je ne crois pas. Mais elle n’a sans doute pas tout fait pour arriver à un accord. Un échec pouvait lui convenir : cela évite les turbulences internes et permet de maintenir un discours pur. C’était la différence avec les autres partis.

Est-ce que son discours radical passe bien dans l’opinion publique flamande maintenant qu’il y a un gouvernement ?

Il n’y a pas une seule opinion publique flamande. La N-VA a divisé la Flandre. Il y a désormais un courant anti-establishment, qui refuse la légitimité du fédéral et dont elle se revendique et un autre courant, composé surtout des partis traditionnels.

Est-ce que la N-VA peut dépasser les 40 % promis par les sondages actuellement ?

Ce n’est pas exclu. Beaucoup dépendra de Bart De Wever. On a vu, avec Steve Stevaert, avec Yves Leterme, qu’une grande popularité ne peut pas durer des années. Une partie des gens qui ont voté pour Bart De Wever en 2010 pourrait le trouver moins crédible aujourd’hui. Mais s’il n’y a personne de plus convaincant dans les autres partis, les gens pourraient continuer à voter pour lui. C’est le problème des Wouter Beke, des Alexander De Croo. Ce sont des gens qui ont du talent, qui ont contribué à sortir la Belgique de la crise. Mais ils sont moins forts que De Wever dans leur communication. Ils n’ont ni le même charisme ni la même capacité rhétorique.

De Wever profite aussi de ses passages dans des émissions de divertissement…

Pour comprendre la politique en Flandre, il faut saisir l’importance de ces émissions télévisées. Stevaert l’avait compris. De Wever aussi.

Leur chute peut être terrible… Regardez Steve Stevaert ou Jean-Marie Dedecker…

Oui. Mais De Wever est une version améliorée de ses prédécesseurs. Il sait comment éviter les pièges.

La N-VA pourra-t-elle s’implanter au niveau local à la faveur des élections communales d’octobre 2012 ?

C’est le grand défi de la N-VA. En Belgique, pour avoir un succès durable, il faut s’appuyer sur ses bourgmestres, sur ses échevins.

Bart De Wever va-t-il se porter candidat à la fonction de bourgmestre d’Anvers ? Son rêve n’est-il plutôt d’être ministre-Président flamand en 2014 ?

Je crois qu’il voudrait vraiment être bourgmestre à Anvers. Mais pas en 2012. Car cela poserait un grand problème à son parti. La N-VA, c’est quand même toujours la Lijst De Wever. Elle aura besoin de lui pour les élections régionales et fédérales de 2014 si elle veut, comme elle en rêve, briser la coalition fédérale actuelle et devenir si forte quelle ferait avancer la Belgique sur la voie du confédéralisme. Or s’il devient bourgmestre d’Anvers, il ne pourrait plus diriger la N-VA. Les Anversois ne l’accepteraient pas.

Le gouvernement Di Rupo peut-il aller jusqu’à son terme ?

C’est une bonne question. Les partis qui y participent ont tout intérêt à ce qu’il dure. S’il tombe, ce serait donner raison à la N-VA. Mais cela ne veut pas dire que ce gouvernement va avoir la vie facile. Un gouvernement avec six partis, c’est toujours compliqué. Surtout avec de telles différences idéologiques. Pour une partie de l’arrière-ban du PS, les mesures budgétaires décidées vont déjà très loin. En revanche, pour l’Open VLD, ce n’est qu’un début. Or, dans quelques mois, il faudra à nouveau trouver des millions sinon des milliards d’euros pour équilibrer les comptes de l’Etat. Cela va créer des tensions sans doute aussi fortes qu’au mois de novembre. Marier les socialistes et les libéraux, ce n’est jamais facile. Dans un contexte économique favorable, on peut augmenter la protection sociale et diminuer les impôts : tout le monde est alors satisfait. C’est ce qui s’est passé durant l’arc-en-ciel avec Verhofstadt. Mais ce n’est plus possible.

La N-VA peut-il lui mettre des bâtons dans les roues ?

La majorité au fédéral n’est pas la même que dans les Communautés et les Régions. C’est une difficulté supplémentaire. Les libéraux, dans l’opposition au niveau des entités fédérées, auront tout intérêt à faire porter la plus grande part possible des économies sur les Communautés et les Régions. Mais la N-VA en Flandre et Ecolo en Wallonie voudront exactement l’inverse puisque l’un et l’autre ne se trouvent pas au fédéral.

Di Rupo peut-il s’imposer comme Premier ministre en Flandre ? Son néerlandais n’est pas très bon…

Elio Di Rupo devra surtout essayer d’être plus naturel en néerlandais. Dans les interventions officielles, son élocution reste pénible. Mais je l’ai par exemple trouvé assez à l’aise dans l’émission Téléfacts sur VTM, où il était interrogé chez lui. Il a compris que pour être populaire en Flandre, il doit participer à des émissions grand public. Cela peut marcher. C’est dans son intérêt d’ailleurs. En l’absence d’une circonscription fédérale, il n’a pas de voix à aller prendre en Flandre. Mais s’il veut rester Premier ministre après 2014, il doit aider les partis flamands de l’actuelle majorité fédérale à se renforcer ou, en tout cas, à ne plus s’affaiblir par rapport à la N-VA. Et cela suppose qu’il devienne populaire en Flandre. Comme les autres ministres francophones aussi d’ailleurs. Et c’est nouveau cela. Jusqu’à présent, et à quelques exceptions près comme Louis Michel, les ministres francophones se fichaient pas mal de ce qu’on pensait d’eux en Flandre. Je constate que cela change. Les ministres francophones ont par exemple prêté serment dans les deux langues. Le grand paradoxe, c’est que le succès de la N-VA crée une dynamique fédérale plus poussée qu’avant.

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