Belgique

évocation

Au mauvais moment, au mauvais endroit. Deux demi-soeurs, Stacy Lemmens et Nathalie Mahy, allaient chèrement payer le croisement de leur destinée avec celle d'Abdallah Ait Oud - à supposer que la présomption d'innocence dont celui-ci bénéficie ne soit pas fondée.

Rien, ou presque, ne les rapproche. Stacy est née le 14 décembre 1998 et Nathalie le 9 août 1995. Ce qui donne quelque trente années de plus à Ait Oud, puisqu'il a pour sa part vu le jour le 23 juillet 1967. Ils ne se connaissent pas, ou peut-être seulement de vue. Lui habite au quartier Saint-Léonard, à Liège. Elles résident de l'autre côté de la ville et de son fleuve, à Chênée. Le 9 juin 2006, ils se dirigent pourtant tous vers "Les Armuriers", un café dont la renommée n'aurait autrement jamais dépassé les berges mosanes.

C'est là, sur le trottoir de l'établissement, que le drame va se nouer. On est vendredi. Le temps est au beau, au chaud, au soleil. Cela sent les vacances. Et c'est d'ailleurs la fête, rue Saint-Léonard. Une soixantaine de commerçants tiennent une braderie festive. On peut boire et manger, trois châteaux gonflables accueillent les enfants et il y a même un podium pour des animations musicales. On l'a monté tout juste à côté des "Armuriers", qui fait en même temps le coin entre les rues Saint-Léonard et Goswin et le plein des habitués. Là, on appelle plutôt l'établissement la "Casa Tito" - le surnom du propriétaire des lieux.

Or Tito et son épouse sont des cousins de Thierry Lemmens, père de Stacy et compagnon de la mère de Nathalie, Catherine Dizier. Qui mènent comme ils peuvent une famille largement recomposée et qui ont répondu à l'invitation de Tito pour la fête. Et pour revoir les amis de leur ancien quartier, car ils y ont habité. Avec frères et soeurs (la fratrie atteint la demi-douzaine, au total), Stacy et Nathalie vont donc jouer, arpentant la braderie, jouant sur les baudruches, allant et venant comme les insouciantes fillettes qu'elles sont, quémandant ci une friandise et là, un soda. Rien que de très normal.

Normal, aussi, l'après-midi d'Abdallah Ait Oud. Il loue un studio à 100 mètres de là, mais il n'y est pas : il passe un moment avec celle qui est son amie depuis six mois, Christelle B., avec laquelle il entretient des relations amoureuses. Ils s'aiment. Malgré un passé peu reluisant - ce que personne ne sait à Saint-Léonard -, malgré l'alcool, malgré la drogue, ça ne va pas si mal pour lui. Deux choses l'ennuient toutefois, ce jour-là : ses godasses sont fatiguées. Et sa chère Christelle, 20 ans à peine, travaille de temps en temps jusque très tard, chez Tito. Comme ce week-end de braderie, ce qu'il n'apprécie guère.

Après une dispute, il est d'ailleurs entendu que ce sera la dernière fois. Sans doute. Peut-être. Enfin, on le dit. Avant de partir pour "Les Armuriers". Chemin faisant, Ait Oud acquiert, chez Osman, en Féronstrée (une rue qui ne s'appelle pas "rue", c'est ainsi), de nouvelles chaussures blanches, type sport. Généralement inquiet de sa bonne mise, propre et nette, il les met tout de suite. Puis, on arrive chez Tito.

Vers 19 heures, Christelle prend son service et Ait Oud, la garde. Sa garde. Car c'est sans doute en guise de surveillance qu'il se fige dans les alentours immédiats des "Armuriers". Dedans. Dehors. Devant. A côté. Près du podium. Il regarde autour de lui. Il picole. Seul. Ou avec des copains. Le temps passe. Les ingrédients du drame se mettent en place. Personne ne peut encore le savoir, mais tout est déjà écrit.

Avec la soirée, le moral s'use. Ait Oud rencontre Robert L., une connaissance. A-t-il de la "blanche" ? Non. Mais un dealer passe qui va leur en vendre. Ils s'en vont chez Robert pour la fumer. Puis reviennent chez Tito, séparément - faut pas se faire remarquer par les femmes !

Maladresse ? Ait Oud s'affiche, en fonction sans doute de sa chimie du moment, entre cocaïne et alcool, avec son "ex", Sylvie G. Christelle le remarque, mais n'en prend pas ombrage. D'ailleurs, elle n'en a pas le temps. Il y a les bières à servir...

Et les bières, elles valsent sur les plateaux ! L'ambiance, chez Tito, est plutôt chaleureuse. On s'offre un verre - non, une tournée ! - et puis on remet ça. Classique.

Malgré tout, pour Ait Oud, ce n'est plus ça. Il s'emm... Tant pis pour Christelle. Tant pis pour la surveillance. Il a envie d'autre chose.

Durant tout ce temps, Stacy et Nathalie s'amusent. Souvent. Pas toujours. On mange des chips. On regarde les animations musicales, avec les hauts et les bas qu'on connaît à ce genre de choses. Les parents, pour "recomposés" qu'ils soient, font ce qu'ils peuvent, entre la fête, la bière et les enfants. Thierry et Catherine surveillent, en tout cas, d'un aller-retour, d'un coup d'oeil, d'un rappel à l'ordre - enfin, comme cela se fait en de telles circonstances.

Les fillettes - et d'autres - courent de gauche à droite, montent sur le podium, vont jusqu'à la plaine de jeux près de leur ancienne école. Et repassent "chez Tito", renouvelant pour certaines le stock de chips.

Ait Oud, lui, voyage un peu. Des étudiants ont organisé un barbecue de fin d'année, au fond de l'esplanade Saint-Léonard, à 400 mètres des "Armuriers", là où la ville le cède à la végétation de la Citadelle. Ils l'observent vers 22 h 30. Ils le voient approcher leurs copines Anaïs, Justine, Aurélie et Camille, des jeunes femmes de 20 ans qui se sont un peu éloignées. Il leur parle de tortues, qui seraient dans le bois. Elles coupent court.

Les derniers rayons de soleil sont bien morts. La rue Saint-Léonard est rendue aux voitures. Les châteaux gonflables, dégonflés. Ait Oud y revient. Il aborde Chaïma, Elvira et David, qui ont 12 ans. Il leur propose d'aller voir des tortues sur la pelouse d'un building. Non.

Vers minuit, Jenny, sa soeur Lorie et leur amie Mafalda, âgées d'une petite quinzaine d'années, sont à leur tour accostées. Auraient-elles un sachet pour prendre les tortues de la même pelouse du même immeuble ? On lui en trouve un, mais lui ne trouve aucun reptile. Il s'en va.

Des copains l'emmènent faire un tour de frime dans leur cabriolet Chrysler, un Stratus noir à la musique tonitruante - c'est ainsi qu'on les remarque. Il revient près des "Armuriers", où, passé 1 heure du matin, les montres perdent leurs aiguilles, où la notion du temps s'estompe dans la liesse et la bière. De la Carlsberg, pour lui.

Raymonde l'observe encore, alors qu'il s'appuie sur le podium. Où des enfants, Stacy et Nathalie comprises, survivent à leur fatigue. Aux alentours de 1 h 30 du matin, Catherine et Thierry envisagent le retour à Chênée. On parle de l'organisation, car il y a trop de monde pour faire tout en seul voyage, avec l'auto. Mais, au moment de partir, Stacy et Nathalie ne sont plus là. L'un et l'autre les appellent et les cherchent, d'abord avec agacement, puis avec une inquiétude grandissante.

Elle est pleinement justifiée. Ils ne peuvent le savoir mais, sans qu'on connaisse le moment exact où le destin les a mis en contact avec Ait Oud et sans que personne l'ait remarqué, elles sont désormais dans ses mains. Sans doute le coup des tortues - on ne le saura pas, car il nie tout en bloc.

Avec lui, elles franchissent quelques centaines de mètres. Sont-ils partis par la rue Dony ? Ou par celle de la Vieille Montagne ? Mystère. Ils ont sans doute pris ensuite la rue Lamarck ou la rue David ? Mystère aussi. Mais ils sont en tout cas arrivés, peut-être vers 2 heures, près de l'ancienne gare de Vivegnis, aux confins du quartier Saint-Léonard et de Herstal. Tout près de la ligne de chemin de fer qui relie Liège à Tongres. Là où un terrain tellement vague qu'il est à l'abri des regards longe un mur soutenant les terres de la "Citadelle". Là, aussi, où une cabane n'intéresse personne.

On le sait grâce aux quelques 600 fibres textiles qu'on allait y trouver plus tard : c'est plus que probablement là qu'Ait Oud a imposé son terrible dessein aux fillettes. L'autopsie le montrera : Nathalie a été tenue par la nuque et a été violée; Stacy a été maintenue par un bras ou les deux, pendant l'horreur; elles ont ensuite été toutes deux étranglées.

Dans l'ignorance de tout cela, Thierry Lemmens est comme fou. Il court dans les rues, hèle les passants, appelle des amis motards à l'aide. A 3 heures 13 minutes et 22 secondes, signale le rapport d'usage, Catherine Dizier téléphone au 101. Les policiers de Liège arrivent en quelques minutes. Les commissaire Jacques Debor, Bernard Frédérick et Robert Rulmont organisent les premières recherches. De premières auditions sont prises. Les chiens pisteurs s'activent. Le père de Nathalie est réveillé. Les filles ne sont pas chez lui. Des connaissances, également tirées de leur sommeil, n'en savent pas davantage. La nuit meurt à son tour, sans livrer de nouvelle.

Christelle, qui ignore encore que son ami a déjà été condamné pour pédophilie et pour viol, arrive à la fin de son service, le samedi à 7 heures. Contrairement aux habitudes, elle n'a plus eu de nouvelles d'Ait Oud depuis 300 minutes. Et, de façon tout aussi inusitée, il ne vient pas la rechercher.

La cellule des personnes disparues de la police fédérale arrive sur place, sous les ordres du commissaire Alain Remue. Le commissaire de la "Fed" Roger Cleeren coordonne, avec le substitut Christian Pâque, pour le parquet. Déjà, la presse radiophonique lance l'alerte. Child Focus intervient, non sans un décalage qui lui sera reproché.

En quelques heures, la Belgique s'émeut. Deux fillettes enlevées à Liège, au mois de juin, cela fait inévitablement penser à Julie et Mélissa... Une nouvelle "affaire" est née. Elle vivra 19 jours, le temps de retrouver les corps de Stacy et Nathalie. Nous reviendrons mercredi sur son exceptionnelle intensité.