"La régionalisation peut être un cauchemar"

Frédéric Chardon et Raphaël Meulders Publié le - Mis à jour le

Belgique

Rudi Thomaes, administrateur-délégué de la Fédération des entreprises de Belgique (50 000 entreprises membres), va quitter l’organisation patronale dans quelques jours. On peut dire que, depuis 2004, ses mandats ont été bien agités : crise financière mondiale, crise communautaire belgo-belge... Il confie à "La Libre" sa vision d’un pays et d’une économie (belge) en mutation.

Renversons le discours habituel, avez-vous connu des échecs pendant vos mandats ?

Je suis arrivé au cours de la période Verhofstadt. Les économies en Europe connaissaient alors une bonne croissance. Aujourd’hui, il y a au contraire beaucoup de difficultés et notre tissu industriel souffre. Si l’on compare 2010 à 1995, on voit que la Belgique a perdu 1,3 % de parts de marché dans le commerce mondial alors que l’Allemagne a gagné 1,1 % et les Pays-Bas 0,2 %. Tout ceci est lié à une situation que je déplore : la Belgique est un pays qui n’a pas su s’adapter.

Un exemple ?

Prenez l’échec dans la négociation sur l’harmonisation des statuts ouvrier-employé. Il est lié aux problèmes internes au sein de la FGTB. Je crois que dans le futur, il est important que la FGTB soit en mesure de produire autre chose que des refus A l’avenir, si le gouvernement gère mal ce débat sur le statut et n’assure pas la maîtrise des coûts de l’énergie, le tissu industriel belge va vraiment se désintégrer. Particulièrement dans le secteur chimique et dans l’industrie du verre.

Mais il y a aussi un autre échec pour la FEB : le maintien de l’indexation automatique des salaires…

Oui, mais sur ce point, la dynamique européenne fait que ce débat n’est pas terminé. Même s’il est systématiquement reporté. Cela se fera à terme mais ce n’est pas pour demain car le sujet est encore beaucoup trop sensible. Vous savez, le vrai grand défi aujourd’hui, c’est de faire en sorte que ce gigantesque manque de confiance au sein du monde du business disparaisse. Il est dû largement aux problèmes dans les pays de la zone euro. L’intérêt des investisseurs non européens pour notre continent en souffre également. Donc, inévitablement, il va falloir plus d’Europe pour résoudre le problème, un transfert supplémentaire de souveraineté du niveau national vers le niveau supranational. Mais en parallèle, il va falloir se plier à la discipline européenne. Or, justement, la Banque centrale européenne, depuis quatre ou cinq ans, écrit que le système belge d’indexation automatique est dangereux pour les effets inflationnistes. Avoir un euro fort a un prix, et pour la Belgique, ce prix, c’est la fin du caractère automatique de l’indexation. Il faut protéger le pays contre la perte de productivité qui coûte de nombreux emplois.

Plus d’Europe pour résoudre des problèmes, et plus de régionalisation aussi ?

Ici, c’est surtout la question de savoir où un peuple, dans le cadre d’un processus démocratique, veut placer la gestion de certaines responsabilités dans son pays. Pour le moment, le problème et la solution à la crise se situent au niveau européen.

Mais en Belgique, certains débats qui coincent – comme l’indexation des salaires, le statut ouvrier-employé, etc. – ne seraient-ils pas réglés plus facilement au niveau des Régions ?

Il faut déjà implémenter ce qui a été convenu dans la réforme de l’Etat actuelle Nous sommes en dialogue avec les autres organisations patronales pour que cela s’organise de manière à préserver les intérêts des entreprises. C’est un défi pour le moment en Belgique.

Bref, les Régions, ça crée surtout des problèmes finalement…

Non, car on a pris en la matière des décisions sages. Nous avons dit : "Le droit du travail, on n’y touche pas." Pour la caissière du Delhaize à Wavre, à Bruxelles, et pour celle qui travaille à Vilvorde, le même droit doit rester d’application. C’est aussi une question de flexibilité, de mobilité. Si demain on régionalisait le droit du travail, je peux vous dire que ce serait un cauchemar pour des centaines d’entreprises, pour toutes celles qui travaillent dans les trois régions du pays. Prenez le secteur de la construction, par exemple. Une même société a souvent des chantiers un peu partout. Vous imaginez la situation si le lieu du chantier déterminait le droit du travail applicable ?

D’autres tabous en termes de régionalisation ?

Il y a, par exemple, aussi les normes techniques, les normes de marché. Ce serait également un cauchemar si on devait adapter les produits selon le lieu où ils sont offerts aux consommateurs Certains secteurs ont connu des problèmes en raison des réformes de l’Etat : par exemple, dans le secteur du recrutement de collaborateurs : les "chasseurs de tête" ont beaucoup plus de travail administratif aujourd’hui. D’un autre côté, quand on voit du côté wallon le dynamisme créé par le plan Marshall, on se dit que ça en valait la peine.

Les Régions ont des compétences très importantes au niveau économique. Un danger pour cette structure nationale qu’est la FEB ?

La FEB est là pour les entreprises et pour la société. Ce n’est pas l’inverse. Notre organisation doit suivre le résultat du processus démocratique. Y a-t-il eu un impact sur nos activités ? Oui, évidemment. Mais à chaque fois qu’il y a une régionalisation, le rôle de la FEB en tant que pont entre les Régions est renforcé. Quand on régionalise des matières telles que l’environnement, les entreprises demandent de suite l’organisation d’une plateforme au sein de la FEB pour que les normes ne divergent pas entre les Régions. Mais il y a toujours des matières ultra-importantes pour les entreprises qui restent à l’échelon fédéral : le droit du travail, la fiscalité, la TVA, le droit des sociétés

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