Le casier judiciaire reste un vilain fantôme
Monsieur M. faisait partie d'une bande urbaine il y a 15 ans.
- Publié le 11-01-2014 à 19h58
- Mis à jour le 14-01-2014 à 07h00
Pas besoin de lui dire où s'asseoir, ni comment se tenir, ni à qui s'adresser dans une salle d'audience : monsieur M. est un vieil abonné du banc des prévenus. A 34 ans, il a déjà quelques années de prison derrière lui. Marié, père de quatre enfants, il vit désormais avec sa compagne à Auderghem. Tranquille. A des années-lumière de son passé de jeune Black membre d'une bande urbaine (BU). Ses faits et gestes lui avaient valu une lourde condamnation - une peine purgée quasi à fond.Avec un tel casier judiciaire, c'est déjà la croix et la bannière pour trouver un patron qui accepte de lui accorder ne fût-ce qu'un rendez-vous. Alors, un travail… "Il y a, de fait, peu d'employeurs courageux", observe la juge en parcourant son dossier. Monsieur M. suit tout de même une formation en langues. C'est sa femme qui fait bouillir la marmite, avec l'aide de sa famille restée au Congo.
4 769 appels en un mois
Aujourd'hui, il se retrouve à nouveau devant la justice pour trois affaires de vente de stupéfiants, en avril 2011, en mai 2013 et, tout récemment, en novembre 2013, selon la citation du parquet. Des faits similaires lui avaient déjà valu des ennuis judiciaires. Interrogé à l'audience, le prévenu reconnaît le premier fait. "C'est vrai que la première fois, je m'étais procuré du cannabis pour plusieurs amis du quartier". En liberté conditionnelle, il n'avait plus aucun revenu. Il a acheté dix pacsons à 10 euros, les a revendus au double du prix à ses copains. "C'était exceptionnel : on allait à un match de foot", explique-t-il.
La substitute n'en croit pas un traître mot. Deux éléments permettent de conclure, selon elle, que le prévenu se livrait à un trafic de stupéfiants : les 265 € en petites coupures saisis sur lui lors de son interpellation et les 4 769 (!) appels entrants et sortants de son téléphone portable en moins d'un mois.
Monsieur M. a d'ailleurs récidivé en mai 2013, poursuit le parquet. Des passants avertissent la police que quatre Africains vendent de la drogue à l'entrée de la galerie porte de Namur, en plein cœur du quartier Matonge. Une patrouille se rend sur place et interpelle les membres du groupe. Eric conteste la vente et explique qu'il était en train d'acheter, pour sa consommation personnelle et que son vendeur, qui avait repéré les flics, lui a dit : "Cours, cours…"… "Je n'avais pas envie de me faire contrôler", justifie-t-il. Avec son pedigree, tenace, de "membre de BU", c'était la fouille au corps assurée.
"Le jeu n'en vaut pas la chandelle"
Troisième épisode : le 28 novembre dernier. Un policier le voit remettre un pacson à un homme puis prendre ses jambes à son cou quand il se sait repéré. Dans sa fuite, monsieur M. sera renversé par une voiture. On retrouve sur lui 2 grammes de cannabis et son GSM avec 200 euros. Le prévenu proteste : il était occupé à acheter, pas à vendre. La substitute balaie l'explication : on ne risque pas sa vie par crainte de se faire prendre comme consommateur avec deux pacsons. "Le jeu n'en vaut pas la chandelle".
Pour le parquet, l'affaire est entendue : les trois préventions de vente de stupéfiants sont établies. En 2008, monsieur M. a déjà eu une peine de travail pour vente de stupéfiants. C'est visiblement resté sans effet; seule une peine dissuasive de 30 mois de prison permettra "peut-être" d'enrayer cette délinquance persistante, tance la substitute.
On voit trépigner l'avocate de la défense, qui garde son calme à grand-peine. Cette affaire n'est pas aussi simple et aussi évidente que veut le faire croire le parquet, entame-t-elle. Les milliers d'appels passés sur le téléphone portable du prévenu en 26 jours ? "Cela n'a strictement rien à voir avec un trafic de stupéfiants à grande échelle. C'est un seul numéro, celui d'une amie, d'une petite amie même, qui a accaparé la quasi-majorité des appels !", s'indigne-t-elle. Et on n'a retrouvé à son domicile familial ni balance de précision, ni sachets de plastique, ni pacsons, ni drogue… "Certes, ce n'était pas malin de se procurer du cannabis pour des copains, mais c'était un fait isolé."
Doutes raisonnables
Pour les deux autres préventions, il n'y aurait aucun doute ? L'avocate se défend comme une diablesse : "Votre réquisitoire se résume à : "il n'y a pas de fumée sans feu". En l'absence d'instruction - le parquet a cité directement le prévenu -, l'enquête se base uniquement sur les PV des policiers. "On dit que le policier a clairement vu le sens d'une transaction entre quatre personnes à la peau noire. Où se trouvait-il ? A quelle distance ? Les images enregistrées par les caméras de la commune ne permettent pas de corroborer les observations d'un seul policier. Je suis désolée, mais avec tout le respect que j'ai pour le travail des policiers, ici, il y a des doutes raisonnables".
Idem pour le troisième fait, le plus récent. "S'il était en train de vendre, c'est de l'argent, pas des pacsons, qu'il aurait eu en main !", assène assez logiquement l'avocate. "Le policier voit un Africain et un Blanc et d'office, c'est le premier qui vend et le second qui achète. On n'a d'ailleurs interrogé aucun prétendu acheteur de mon client."
Alors, oui, c'est vrai, monsieur M. n'a pas demandé son reste et s'est enfui à la vue du policier, risquant même sa vie puisqu'il s'est fait heurter par une voiture. "Il savait ce qui l'attendait si on l'interpellait. Monsieur M. est connu et archiconnu à Matonge. Il a fait partie d'une bande urbaine, il y a 15 ans, et il est toujours répertorié comme membre d'une BU, alors qu'il n'a plus rien à voir avec ça. C'est un père de famille qui s'occupe beaucoup de ses quatre enfants".
Une farde oubliée dans le tram
Il est dommage que ce dossier n'ait pas été mis à l'instruction : l'enquête a été faite uniquement à charge, dénonce l'avocate. Elle réclame un sursis probatoire ou une peine de travail pour le premier fait (reconnu par le prévenu) et l'acquittement pour les deux autres (niés). Le problème de monsieur M., ce n'est pas la persistance dans la délinquance, comme l'affirme le parquet, mais dans la consommation de drogue, poursuit la défense. "Ajouter de la prison à la prison n'arrangera rien".
Le prévenu a d'ailleurs pris les devants : il est actuellement suivi par Infor-Drogues et une autre association bruxelloise. Il voulait en apporter les preuves au tribunal, mais il a oublié la farde dans le tram le matin même… "C'est tout Monsieur M., ça…", soupire l'avocate. L'affaire a été mise en continuation pour que le prévenu puisse produire ces documents.
