Belgique

Il n'est pas tout à fait à l'aise, ce 13 octobre 2006, à l'idée de se rendre seul à sa première réunion de militants d'extrême droite du Front national belge... Étudiant en sciences politiques à l'ULB, Thierry Huart-Eeckhoudt franchit pourtant le pas, accompagné par un copain apprenti politologue comme lui.

Il se rend donc à Gouy-lez-Piéton, petit village près de Charleroi, là où le FN a fait ses meilleurs scores. Dans une ferme, au fond d'une cour, un hangar de tôles ondulées éclairé par deux néons. C'est le début pour l'étudiant d'une plongée d'un an dans les méandres de la petite formation qui n'existe politiquement qu'à l'approche des élections.

À visage découvert

Malgré les scissions internes, les luttes intestines, les éternels combats des chefs et l'absence de ciment idéologique, le FN belge parvient malgré tout à recueillir 5 à 6 pc des voix des électeurs wallons; il est quand même le deuxième parti à Charleroi (après le PS), rappelle le politologue Pascal Delwit, promoteur du mémoire de Thierry Huart-Eeckoudt.

D'où l'intérêt de scruter ce FN de l'intérieur. Il fallait du courage, de la ténacité et un certain cran pour mener l'entreprise à bien. L'étudiant s'est présenté à visage découvert sans cacher son projet de mémoire sur le FN. Au fil des rencontres, il s'est rendu compte que les militants, mais aussi les cadres du Front, l'avaient rapidement "adopté". Ils l'ont invité à des réunions moins ouvertes, comme la réécriture du programme pour les élections de juin 2007 ou le bureau politique du parti à la suite de ces législatives. Il a aussi rencontré les parlementaires rue de la Loi et dîné dans divers restaurants jouxtant l'hémicycle.

En février 2007, il a encore interviewé 24 membres du Front national à travers le Hainaut, du simple militant au président.

La vie du parti et des tristes sires qui le dirigent est ainsi retracée. Thierry Huart-Eeckhoudt confirme par son enquête le caractère peu reluisant et peu recommandable des cadres du FN, dont les déclarations racistes, voire révisionnistes, donnent la nausée. Dans un entretien, le député Patrick Cocriamont nie ainsi l'existence des chambres à gaz pendant la Seconde guerre mondiale et s'avoue clairement révisionniste.

Mais la démarche de l'étudiant, qui s'inscrit dans la lignée de l'enquête de la journaliste française Anne Tristan sur la vie du Front national de Jean-Marie Le Pen ("Au Front", 1987), illustre surtout les motivations des militants de ce parti d'extrême droite. "J'ai souvent eu affaire à des gens vivant dans une grande précarité", explique Thierry Huart-Eeckoudt. Hors micro, "ce sont des situations personnelles tragiques qui ont été livrées".

"Immense souffrance"

L'étudiant refuse de porter un quelconque jugement de valeur mais se dit frappé par "l'immense souffrance qui les habite". Militer au FN, c'est une manière de se créer des contacts sociaux, de sortir de la solitude, d'obtenir une petite responsabilité. S'il y a des militants de base qui viennent pour des motifs idéologiques, "la plupart semblent surtout déroutés, désaffiliés, pris dans un parti qui leur promet monts et merveilles, mais leur donne surtout de quoi alimenter leur haine".

L'enquête met aussi en évidence l'incompétence et la malhonnêteté des dirigeants, souligne pour sa part Radouane Bouhlal, président du Mouvement contre le racisme, l'antisémitisme et la xénophobie (Mrax), qui a préfacé l'ouvrage.

Thierry Huart-Eeckhoudt, "Un an au Front national", aux éditions Luc Pire (157 pp, 18 euros).