Belgique

Le cardinal Godfried Danneels a-t-il tenté de convaincre le neveu de l’évêque de Bruges de garder le silence sur les abus sexuels commis par son oncle? A-t-il vraiment tout dit lorsqu’il s’est exprimé, le 24 avril dernier après la démission de Mgr Roger Vangheluwe, affirmant qu’il n’avait jamais voulu "étouffer l’affaire" ?

Le compte rendu de l’entretien, que le cardinal Danneels a eu le 8 avril avec la victime et son oncle, publié samedi in extenso par "De Standaard", éclaire d’un nouveau jour ces questions. Et l’image du cardinal Danneels en ressort passablement écornée. Dans cet entretien, enregistré à l’insu du cardinal, il conseille clairement à la victime d’attendre la retraite de l’évêque de Bruges, programmée dans un an, avant de parler. Plutôt que de démission de l’évêque, le cardinal propose le pardon.

Cette victime, aujourd’hui âgée de 42 ans, a été abusée sexuellement par son oncle, pendant 13 ans entre 1973 et 1986, soit comme l’avait reconnu Mgr Vangheluwe lors de sa démission, avant et peu après qu’il ne devienne évêque.

Le neveu avait, de longue date, interpellé son oncle, l’appelant à la responsabilité. Roger Vangheluwe versait depuis la fin des années ‘90 des indemnités à son neveu qui, en raison des séquelles psychologiques consécutives aux abus, n’avait jamais pu travailler normalement. En mars, après la divulgation d’abus dans l’Eglise dans d’autres pays, le neveu a demandé un entretien avec son oncle, insistant sur la présence d’un supérieur hiérarchique. La rencontre s’est tenue le 8 avril. La victime a été étonnée d’y voir le cardinal Danneels, récemment retraité plutôt que le nouvel archevêque, Mgr Léonard. Le neveu, venu avec sa famille, souhaitait que son oncle reconnaisse les abus et que la hiérarchie le pousse à la démission. Il est sorti déçu de cette rencontre, qu’il avait enregistrée à l’insu des participants. Pour, dit-il, pouvoir la présenter à sa femme qui ne tenait pas à assister à l’entretien et pour avoir une preuve contre son oncle qui ne pourrait ainsi jamais plus nier les abus. Le neveu, qui se dit également lassé d’être considéré comme une personne qui aurait acheté le prix de son silence, a autorisé le journal à reproduire leur contenu. Les enregistrements ont également été remis, dans le courant de ce mois, aux enquêteurs du juge Wim De Troy.

"De Standaard" a publié samedi les enregistrements de cet entretien. Dans celui-ci, Mgr Danneels demande au neveu s’il souhaite que l’affaire soit rendue publique. Ce dernier préfère laisser la décision au cardinal qui lui répond qu’en fait : "Monseigneur va donner sa démission (pour raison d’âge) l’année prochaine et qu’il serait mieux que tu attendes".

Ce qui ne satisfait pas la victime qui ne peut accepter que son oncle parte en pleine gloire. Mgr Danneels affirme ne pas avoir de pouvoir sur les évêques, une prérogative exclusive du pape, "qu’il n’est pas si facile d’atteindre". Et de suggérer à la victime de demander le pardon. "Je ne sais quel serait l’intérêt de crier cette affaire sur tous les toits, ni pour vous, ni pour lui", ajoute le cardinal Danneels.

Il répète qu’il serait préférable que l’évêque de Bruges ne démissionne que l’année prochaine, comme cela est prévu. Le cardinal Danneels enfonce le clou : "Demander le pardon et donner le pardon est une possibilité". Une proposition qui ne satisfait pas le neveu. Le cardinal suggère encore qu’il y a "des peines qui sont publiques et d’autres qui restent privées : il y a une grande différence" car le nom de l’évêque n’est ainsi pas traîné dans la boue. L’entretien entre le cardinal et la victime se termine sans solution.

Dans un deuxième entretien, tenu quelques minutes plus tard, Roger Vangheluwe rejoint les deux hommes. La famille de la victime est également présente. Le cardinal Danneels dit constater que l’évêque de Bruges souffre également de toute cette affaire et que c’est déjà un pas important qu’il reconnaisse que c’est une affaire grave et qu’il demande expressément le pardon.

Nulle part dans cet entretien, il n’est fait mention de la Commission Adriaenssens que la victime contactera le 19 avril. Le même jour, un membre de sa famille enverra un mail à tous les évêchés, menaçant de rendre publique toute l’affaire si Mgr Vangheluwe est toujours en poste à la Pentecôte. Dans les jours qui suivent, l’évêque avouera les faits devant Peter Adriaenssens et démissionnera. Le 23 avril, le scandale éclate au grand jour. Le cardinal Danneels reconnaît avoir reçu les aveux, mais nie avoir voulu "étouffer l’affaire".

Des propos qui auraient dû rester confidentiels

Le cardinal Danneels maintient qu’il n’a rien à se reprocher dans l’affaire Vangheluwe. Il reste sur la même ligne que le 24 avril lorsqu’il affirmait qu’il n’avait "jamais entrepris quoi que ce soit pour étouffer l’affaire et la couvrir du manteau du silence". Il avait reconnu qu’il avait rencontré la famille de la victime et de l’évêque de Bruges, à leur demande.

"Le cardinal est allé à cette rencontre comme un médiateur, persuadé qu’il s’agissait d’une réunion de famille mais il s’est retrouvé dans un contexte qu’il n’a pas pu évaluer", a répété au cours du week-end son porte-parole, Toon Osaer.

Pour ce dernier, il ne faut pas chercher malice dans la proposition de pardon : c’est l’approche pastorale de ce type de problème et "à aucun moment, une pression n’a été exercée, ni sur la famille ni sur la victime, pour garder les faits secrets". Et M. Osaer de souligner que "le plus grand regret du cardinal est que l’on ait enregistré un entretien confidentiel".

Ces explications ne convainquent pas Me Christine Mussche, avocate d’une trentaine de victimes d’abus sexuels commis par des prêtres qui sont parties civiles dans l’enquête du juge De Troy. Parmi ceux-ci figure le neveu de l’évêque de Bruges. Pour l’avocate, "cet enregistrement montre qu’il y a eu des interventions et que le seul objectif était de limiter les dégâts pour l’Eglise et non défendre l’intérêt de la victime. Une tradition séculaire". L’avocate a introduit un pourvoi en cassation contre l’arrêt de la chambre des mises en accusation qui a estimé que la saisie, par le juge De Troy, des 475 dossiers de la Commission Adriaenssens était illégale. Que faire de ces documents ? Ils ne peuvent être rendus à la Commission qui s’est sabordée. Pour le ministre de la Justice, il faut recréer une commission similaire. Stefaan De Clerck souhaiterait que M. Adriaenssens rempile à sa présidence.

En vertu de l’arrêt, le juge De Troy ne peut donc plus travailler que sur les seuls documents saisis au palais épiscopal de Malines et chez Mgr Danneels pour déterminer si la hiérarchie de l’Eglise s’est rendue coupable de non-assistance à personne en danger. Une prévention qui, selon Me Mussche, ne pourrait être retenue pour Mgr Danneels dans le dossier du neveu de l’évêque de Bruges car il n’y est intervenu que 24 ans après les faits.