Belgique

C’est, de l’avis même du procureur du Roi de Bruges, Jean-Marie Berkvens, "un des dossiers les plus bizarres", qu’il ait eu à traiter. Et M. Berkvens est un magistrat blanchi sous le harnais : après avoir été dix ans juge d’instruction, il dirige le parquet de Bruges depuis 1988. C’est dire s’il est expérimenté.

L’affaire a pour cadre une petite commune de Flandre occidentale, Wingene. Les faits se passent dans un château mais l’histoire n’a rien d’un conte de fée. Mardi, la châtelaine, Elisabeth Gyselbrecht a prévenu vers 13hla police. De retour au château, cette femme de 34 ans, qui est médecin de profession, a découvert du sang dans un couloir : "Pas une simple tache, une flaque bien visible", dit-on au parquet de Bruges. Dans les environs, une douille de 9 mm a été retrouvée.

La trace de sang menait, d’une part vers les escaliers et, d’autre part vers la sortie principale où elle s’interrompait brutalement. Comme si on avait chargé le corps dans un véhicule.

Qui pouvait bien être la victime ? Très vite, les enquêteurs ont pensé au châtelain et mari, Stijn Saelens. On est en effet sans nouvelles de ce "baron de l’immobilier", âgé de 34 ans. La réponse est venue jeudi matin : les analyses et comparaisons ADN ont montré qu’il s’agissait bien du sang de Stijn Saelens.

Toutes les pistes restaient néanmoins ouvertes : Le suicide ? L’assassinat ? L’enlèvement ? La mise en scène ? Une chose paraît cependant quasiment certaine : vu la quantité de sang découverte, il est fort peu vraisemblable que la victime ait pu faire une longue distance à pied. Des plongeurs ont mené jeudi des recherches dans l’étang du château. Sans succès. Ils ont réalisé des tests pour vérifier jusqu’où un coup de feu pourrait être entendu. Le domaine de 90 hectares, qui borde un bois, a été passé au peigne fin. Un hélicoptère avec caméra infra-rouge a été dépêché. En vain.

L’enquête, comme souvent dans ce type de dossier, s’est orientée vers des proches. Les deux familles sont connues dans la région mais elles ne se sont guère mêlées. Le père de Stijn Saelens était un gros commerçant. Son frère est considéré comme un gourou à l’étranger. Stijn Saelens n’a pas réalisé que de bonnes affaires dans l’immobilier.

Dans la famille de sa femme, on est médecin de génération en génération : le style de vie y est plus conformiste et bourgeois. Le couple, qui a quatre enfants de 2, 4, 6 et 8 ans, avait acheté le château en 2004 pour un montant évalué à 2 millions d’euros. Il a mené d’importants travaux de rénovation.

Le père et le frère d’Elisabeth Gyselbrecht, qui ont une pratique médicale groupée avec cette dernière, ont été interpellés. Ils ont été longuement interrogés et ont passé la nuit en cellule. Le juge d’instruction a allongé, comme le prévoit la loi Salduz, la garde à vue à 48 heures. C’était la première fois à Bruges. Ils nient toute implication. Jeudi, ils ont été libérés sans être inculpés. "Mais la piste reste ouverte", dit-on au parquet de Bruges.

Me Jef Vermassen, "le" ténor des barreaux flamands défend le beau-père. "Il a un alibi parfait : il a vu lundi des patients en consultation et à la maison. On a tout vérifié et ses déclarations collent", a-t-il précisé jeudi soir. Pour l’avocat, si son client et le fils de ce dernier ont été interpellés, c’est parce que les enquêteurs pensaient qu’ils étaient un alibi l’un pour l’autre.

Il y a eu dans le passé de sérieuses tensions dans le couple, qui s’est séparé avant de se rabibocher. Les relations n’ont pas toujours été - et c’est le moins qu’on puisse dire - au beau fixe entre le beau-père et le beau-fils. Ce que ne conteste pas Me Vermassen. Le beau-père avait ainsi par le passé porté plainte contre son beau-fils pour inceste. Elle n’aurait pas beaucoup de fondement, dit-on de source judiciaire. "Mais elle n’a pas été retirée lorsqu’il y a eu une médiation dans le couple pour un éventuel droit de garde", dit l’avocat.

Mais d’autres éléments intriguent. Parallèlement à ses activités dans l’immobilier, Stijn Saelens, a été conseiller financier. Après un récent voyage en Australie, il avait nourri des plans pour s’y établir et y lancer une ferme écologique. Ces projets semblaient abandonnés. Mais Stijn Staelens et son épouse devaient en principe partir en Australie vendredi. "C’était pour deux semaines de vacances. Le beau-père n’avait pas de problème avec cela. Le beau-frère les aurait emmenés à l’aéroport tandis que le beau-père se serait occupé des enfants", tempère Me Vermassen.

Le mystère reste donc entier.