Belgique

Nous y sommes ! Dimanche, dès midi, le centre de Bruxelles sera mis en piétonnier de la place De Brouckère à la place Fontainas avec pour colonne vertébrale le boulevard Anspach. "Un moment historique", n’ont cessé de répéter les autorités bruxelloises. Et on ne peut leur donner tout à fait tort. Demain, le cœur de la capitale sera irrémédiablement transformé avec cette zone piétonne étendue de 50 hectares, la plus grande d’Europe…

Dans ce contexte, les défis sont énormes. Nous dressons ici les difficultés mais aussi les opportunités de ce "changement de ville pour changer la vie", cher au bourgmestre Yvan Mayeur (PS) et à son équipe.

Un piétonnier, pour quoi faire ? Les arguments des artisans du piétonnier ne manquent pas : améliorer le cadre de vie des habitants, réduire la pollution atmosphérique, réduire le bruit, verduriser les boulevards, etc. Il ne s’agirait donc pas, comme certains opposants au projet ont pu le dire, de faire du centre une attraction touristique du genre Disneyland. N’empêche, l’un des principaux objectifs de la majorité est de faire revenir ceux qui ne mettent plus les pieds dans le centre de Bruxelles parce qu’ils le trouvent trop éloigné, glauque ou sale. Les familles du Sud de Bruxelles et de la périphérie sont particulièrement visées.

La mobilité, le nerf de la guerre. L’échevine bruxelloise de la Mobilité, Else Ampe (Open VLD) n’en fait pas mystère : "Changer les sens de circulation de plus de 20 rues en même temps ne peut se passer en douceur." Les débuts seront sans doute difficiles, voire chaotiques, et la majorité mise sur un changement de mentalité de la part des Bruxellois. Le mot d’ordre : on ne traverse plus le centre en voiture, au risque de saturer complètement la Petite ceinture qui n’a pas été adaptée en conséquence. Un millier de panneaux de signalisation et autant de marquages au sol ont donc été modifiés en ce sens.

Ainsi, un premier projet de boucles de circulation renvoyant systématiquement sur la petite ceinture n’a pas été retenu. On lui a préféré une seule boucle de desserte, histoire de "permettre aux gens à l’intérieur du Pentagone de circuler sans devoir être renvoyés dans les encombrements généraux", défend le bourgmestre.

Pour les détracteurs du projet, il s’agit surtout d’un "mini-ring" qui sera saturé par la circulation automobile et destiné à amener les voitures au plus près de l’un des quatre parkings souterrains que la Ville projette de faire construire.

Mais ces derniers ne seront opérationnels que dans plusieurs années et dans l’intervalle au moins 600 places de parkings seront supprimées. De nombreux riverains se demandent où ils vont pouvoir se garer.

Enfin, la nouvelle desserte de transport en commun fait aussi l’objet d’inquiétudes. Certains terminus ont été déplacés de l’hypercentre alors que des bandes de bus ont été supprimées.

3 Eviter le déclin commercial. Selon une étude de 2013, à politique inchangée, le centre-ville est susceptible de perdre 23 % de fréquentation entre 2016 et 2020 à cause de l’arrivée de trois gros centres commerciaux que sont Docks Bruxsel, Uplace et Neo. Le piétonnier, c’est donc aussi redonner une identité commerciale forte au Pentagone. Le risque existe tout de même de créer une concurrence au sein même du centre-ville car les grandes enseignes de la rue Neuve pourraient être tentées de déménager boulevard Anspach où les loyers sont moins chers.

Par ailleurs, comme les travaux dureront au minimum deux ans, les commerçants devront faire le gros dos. Et si au passage les "durumeries" et les night-shops du boulevard Anspach mettent la clé sous le paillasson pour faire place à des commerces plus qualitatifs, cela ne sera pas sans doute pas pour déplaire aux autorités de la Ville.

Hausse de l’immobilier en vue. Selon les professionnels de l’immobilier, là où il y a piétonnier, il y a une hausse des prix des logements. Elle est estimée à 10 % dans les 5 ans à venir. Une bonne nouvelle pour les propriétaires, nettement moins pour les locataires.

Comment assurer la sécurité sur une zone aussi vaste ? Les voitures créaient, la nuit, un certain contrôle social renforçant ainsi le sentiment de sécurité des noctambules. En leur absence, la Ville a décidé de renforcer la présence policière. Pour se déplacer rapidement et être flexible, la police fera le test des patrouilles en Segway (gyropode), y compris la nuit. Les policiers à vélo seront également renforcés. La taille de la "brigade Unesco" passera de 8 à 16 cyclistes et sera aussi progressivement déployée la nuit.

© IPM

Taxis, vélos, bus, véhicules de livraison…

Même si les automobilistes ne seront certes pas les bienvenus dans le piétonnier, tous les véhicules à moteur ne seront pas pour autant bannis de la zone piétonne. Par exemple, les taxis pourront toujours s’y rendre pour prendre et déposer des clients. Ils devront circuler à une allure très réduite, soit 10km/h maximum.

Egalement soumis à cette condition, les vélos devront rouler à pas d’homme. Skateboards, segway, trottinettes électriques et rollers sont aussi admis.

Même si des terminus ont été éloignés, le piétonnier reste bien entendu accessible aux transports publics. Pour les trams et métros, rien ne change : il suffira de descendre aux arrêts Anneessens, Bourse et De Brouckère pour se retrouver en plein cœur de la nouvelle zone piétonne.

On ne vous le conseille pas dans l’immédiat, mais notez que l’hypercentre sera toujours accessible en voiture malgré la piétonnisation. Les autos pourront, par exemple, toujours circuler dans les rues du Lombard, du Marché au Charbon et de la Violette. Le quartier des Halles Saint-Géry sera lui aussi toujours ouvert aux automobilistes. Mais pour atteindre l’hypercentre sans encombre, il sera préférable de laisser sa voiture dans l’un des parkings du Pentagone.

Enfin, les commerçants pourront se faire livrer entre 6h et 11h puisque les bornes seront baissées durant cette période afin de permettre aux véhicules de livraison de circuler.


Calendrier

Le dimanche 28 juin Fête d’inauguration du piétonnier. Dès 12h, lancement d’une série d’animations et de concerts.

Le lundi 29 juin Le nouveau plan de circulation entre dans une phase de test pour une période de huit mois. Simultanément, Beliris, maître d’ouvrage, introduit la demande de permis auprès de la Région.

Septembre 2015 Les impétrants débutent sur le boulevard (électricité, eau) et l’étanchéité des stations de métro est remplacée.

Printemps 2016 Débuts des travaux proprement dits avec une refonte complète des voiries.

Automne 2018 La fin espérée des travaux sauf au niveau de la Bourse.


"Mayeur a créé un véritable Ring autour du centre"

Ce piétonnier ne plaît pas à tout le monde. "Nous ne sommes pas contre le piétonnier en soi, mais contre la manière dont il a été mis en place", explique "Platform Pentagone", le mouvement opposé au projet regroupant 25 associations diverses (environnementales, comités de riverains et de commerçants, …). En ligne de mire de ces organisations, il y a surtout le plan de circulation autour de ce piétonnier qui va créer un "mini Ring." "Nous l’appelons le Ring de Mayeur. Le bourgmestre de Bruxelles insiste pour créer cette véritable autoroute urbaine autour de cet enclos piétonnier", explique une habitante du centre-ville.

D’après la plateforme, ce centre piétonnier n’a pas bien été étudié et la concertation avec les habitants n’a été que de façade. "On fait les mêmes erreurs que dans les années 80 en créant une poche piétonne entourée de circulation automobile accrue, explique Claire Scohier d’Inter- Environnement Bruxelles. C’est beaucoup plus efficace de faire comme en Italie, où l’on crée de petits centres piétonniers autour de places publiques." Les quatre nouveaux parkings qui vont être installés, "sans étude préalable de la capacité et du taux d’utilisation de ceux qui existent déjà", sont également décriés. Les associations dénoncent aussi une offre de transport en commun "nettement insuffisante", avec des lignes de bus favorisant les ruptures de charge et un réseau cyclable à la traîne. D’après elles, le modèle proposé ne garantit pas de diminution de la pollution de l’air, ni sonore. Enfin, ce modèle risque de nuire à la variété de l’offre commerciale plus attractive pour "les grandes enseignes de luxe" que les autres. La plateforme organise un "happening ludique", dimanche à 13 heures, non loin de la place De Brouckère.