Belgique

Trop longtemps incomprise pour avoir cultivé la discrétion - mais il y avait de quoi, eu égard au passé qui la vit en première ligne de la répression nazie sous l’Occupation, mais aussi traquée et éliminée dans les régimes communistes et indistinctement dans toutes les dictatures -, la franc-maçonnerie a hésité à se dévoiler. Et cela n’a pu que nourrir les suspicions distillées par des extrémistes de tous poils selon lesquels ses ateliers étaient des lieux de pouvoir et de complots quasi diaboliques. Pire, à en croire certains sites complotistes, il paraît toujours inimaginable au XXIe siècle que l’on puisse faire une recherche philosophique sur soi-même pour se rendre et rendre les sociétés un peu meilleures !

La franc-maçonnerie belge, dans toutes ses dimensions, débat depuis plusieurs années d’une ouverture possible au monde profane. Doit-elle se mouiller dans les débats de société ? Peut-elle prendre position quand on sait que les maçons sont très attachés à leurs libertés individuelles et n’ont pas vraiment de hiérarchie ? Convient-il qu’une société de réflexion se mue en acteur politique ? Beaucoup de questions qui restent ouvertes

Reste que la maçonnerie belge a franchi un pas important en ouvrant au 79 de la rue de Laeken à Bruxelles un musée belge de la Franc-maçonnerie, qui, fait remarquable, dans une société qui cultive volontiers le renforcement de ses clivages, est le fruit d’une initiative commune à tous les courants maçonniques, adogmatiques et réguliers. Et supra-communautaire de surcroît, car la maçonnerie ignore nos divisions linguistiques. Mieux, le nouveau musée est la seule entité culturelle mondiale qui réunisse toutes les sensibilités de la famille maçonnique en un lieu unique.

Il y avait donc des frères - et des sœurs ! - de toutes les obédiences à la cérémonie officielle d’inauguration en présence des vice-Premiers ministres Joëlle Milquet et Guy Vanhengel, de la présidente du parlement bruxellois, Françoise Dupuis, et du bourgmestre de Bruxelles, Freddy Thielemans.

Tour à tour, Bertrand Fondu et Henri Bartholomeeusen, les deux derniers Grands Maîtres du Grand Orient de Belgique - dans le voisinage direct duquel s’est installé le musée à l’ancien hôtel Dewez, superbement restauré pour la circonstance et intégrant l’architecture classique et contemporaine - et qui ont tous deux joué un rôle de pointe dans la rénovation des lieux et la création du nouvel espace muséal avec le conservateur Isy Brachot, ont souligné le sens de la démarche autour de "trois siècles d’un patrimoine que l’on dit plus intellectuel, philosophique, iniatique que politique ou financier". Puis c’est aussi "une manière de rendre compte à la société civile du travail des maçons à l’amélioration de l’homme, son perfectionnement, son progrès, son bonheur par la libération des consciences, la tolérance et la fraternité".

Un musée maçonnique pour aller à contre-courant des préjugés ? A l’évidence, l’idée n’est pas neuve puisque sur un tableau de François Haseleer représentant Pierre-Théodore Verhaegen en 1833, l’on découvre un document portant sobrement "musée maçonnique". Là où pendant les temps sombres de l’Occupation et dans les dictatures, les pouvoirs forts crurent pouvoir gagner à leur cause les esprits faibles par des expositions anti-maçonniques, le projet de la maçonnerie belge invite au contraire ses membres et tout homme et femme de bonne volonté qui n’en sont pas mais à l’esprit ouvert au dialogue "à écouter, regarder et méditer".

Avant d’entrer dans les premières salles du musée, le visiteur traverse un couloir qui rappelle celui que franchit le futur maçon invité à réfléchir sur le sens de son engagement et de sa vie tout en se débarrassant de ce qui est futile et accessoire. Dès la première salle proprement dite, le visiteur s’émerveillera devant les Constitutions d’Anderson, les fameuses lois fondamentales de la maçonnerie qui fut aussi belge avant l’heure puisque l’on en découvre une version bilingue français-néerlandais de 1761. Mais de l’autre côté de la salle, les tapis de loge appartenant à "La Parfaite Union", la toute première à avoir vu le jour dans nos régions, à Mons en 1721, invitent à élargir la réflexion. Puis, de salle en salle, l’on découvre à travers les richesses des collections mais aussi des acquisitions et des dons que la maçonnerie a été un acteur déterminant dans les grands combats d’émancipation politique et sociale, mais fut aussi un élément déterminant dans l’essor culturel et philosophique de nos contrées. Les salles permanentes ne seront qu’un élément d’un ensemble plus vaste : le patio permettra d’accueillir des expos temporaires sur bien des thèmes touchant à l’Art royal. A entendre en parler les responsables du musée, les passionnés de l’histoire de la pensée devraient plus qu’à leur tour mettre le cap sur la rue de Laeken

Rens. : 02.223.06.04 ou info@museummacionicum.be; site : www.museummacionicum.be