Le témoignage bouleversant d'une victime du 22 mars: "Je me sens comme un SDF, tirant avec moi femme et enfants"

Christophe Lamfalussy Publié le - Mis à jour le

Belgique

"Aujourd’hui je me sens comme une personne sans domicile fixe au milieu de la société, tirant avec moi ma femme et mes enfants." Cet appel à l’aide, c’est Philippe Vansteenkiste, le frère de l’une des victimes des attentats, qui le lance dans une interview à "La Libre".

Huit mois après les attentats de Bruxelles, la société belge oublie progressivement le traumatisme du 22 mars. Mais ce n’est pas le cas des proches des victimes, qui s’empêtrent dans les nuits sans sommeil, les tracasseries administratives et un sentiment d’injustice face à un Etat belge qui leur paraît incompétent car non coordonné.

Philippe Vansteenkiste vient de déménager dans le Brabant wallon pour se rapprocher de ses vieux parents, traumatisés par la mort de sa sœur Fabienne, une employée à l’aéroport de Zaventem décédée à l’âge de 51 ans.

Tourné vers l’international, ce fils de militaire a vécu une vingtaine d’années à l’étranger, au Royaume-Uni et en Nouvelle-Zélande. Mais aujourd’hui, il reste au pays, avec sa femme et ses trois enfants. "En huit mois, j’ai épuisé presque toutes mes réserves", confie-t-il.

La vie semble suspendue pour cet homme qui parle six ou sept langues mais qui a décidé de rester auprès de ses parents "pour qu’ils ne perdent pas leur deuxième et dernier enfant".

Surtout, il y a l’épuisement des démarches administratives. Passer d’un service à un autre. Fournir le même document de décès. Ecrire aux compagnies d’assurance. S’entendre dire qu’il n’y a aucune compensation financière, sauf pour les proches au premier degré. Recevoir une aide psychologique de gens pour qui, c’est "la première fois que cela nous arrive". Et plus que tout, passer par le long processus d’identification des victimes, qui requiert de livrer des éléments d’ADN, des dossiers dentaires, malgré la présence sur le corps des victimes de leurs documents d’identité.

"Il n’y a pas eu de coordination, dit-il. Après les attentats, des tas de gens viennent : voici ma carte ou voici ma brochure. On n’a pas envie de lire tout cela. On a besoin d’être laissés tranquilles et de vivre cette épreuve en famille. Mais huit mois plus tard, on est oubliés".

Une absence de coordination

Eddy Van Calster est le mari de Fabienne. Il n’a jamais été informé officiellement de la mort de son épouse. C’est une employée du DVI (Disaster Victim Identification) de la police fédérale qui, incidemment, lui a confirmé que Fabienne était bien décédée.

"Je ne veux pas critiquer les gens sur le terrain, nous dit-il. Il y a des gens qui se donnent à 100 %. Les gens, en général, surpassent leurs responsabilités. Le problème est dans la structure. J’habite la Wallonie, mes parents sont en Flandre. Tous les noms des organismes changent. Il n’y a pas de coordination. Ils sont incompétents car ils travaillent dans un système qui n’est pas coordonné".

Certaines dispositions sont bénéfiques. Tel est le cas de la Région wallonne, par exemple, qui a supprimé les droits de succession. Mais le problème est qu’il n’y a pas un centre national d’aide aux proches des victimes - une porte à laquelle on peut frapper. C’est le cas en France qui, depuis les attentats des années 80, a centralisé l’aide aux victimes du terrorisme. Un fonds de garantie des victimes des actes de terrorisme y a été lancé en 1990. Un secrétaire d’Etat est même chargé de coordonner les différents services depuis mars dernier.

Devant la commission d’enquête

Dans le cas de Fabienne, le gouvernement belge promet de dédommager Eddy Van Calster à concurrence de 12 500 euros. Il bénéficie également d’une indemnité de 30 % du salaire de son épouse pour "accident de travail". Le fait que les attentats aient eu lieu dans des lieux assurés, comme le réseau de la Stib et l’aéroport de Zaventem, garantit cette couverture. Mais que se passera-t-il s’il y a un attentat en pleine rue, demande Philippe Vansteenkiste. "En Belgique, tout passe par des sociétés d’assurances privées dont le but est de faire du bénéfice. Si quelqu’un fait un attentat comme à Nice, personne n’est couvert."

Pour faire bouger les choses, le frère et son beau-frère ont décidé de créer une association (AISBL*) d’aide aux victimes du terrorisme pour fédérer des proches et se faire entendre des autorités. Ils espèrent aussi être entendus par la commission d’enquête parlementaire qui a bouclé son volet "Organisation des secours" sans entendre les familles des victimes. Le procureur fédéral leur a consacré une après-midi, pour les informer. Et le ministre de la Justice, Koen Geens (CD&V), a reçu Eddy Van Calster.

"Nous voulons créer un blog où les victimes peuvent s’exprimer", promet Philippe Vansteenkiste. Car il n’y a pas que les blessés à subir les effets secondaires des attentats. "Nous avons rencontré une jeune fille qui descendait vers le métro de Maelbeek au moment où les gens en sortaient, paniqués après l’explosion. Elle ne peut plus faire de jogging car cela lui rappelle la panique des gens."

M. Vansteenkiste a parlé en novembre à la tribune de "Victim Support Europe", une coupole européenne de plusieurs organisations nationales d’aide aux victimes du terrorisme et d’autres crimes. Le commissaire européen Julian King était présent. "Nous devons comprendre qu’une victime est une personne affaiblie, a-t-il dit. Une victime ne peut pas s’acquitter de ses tâches quotidiennes comme un citoyen. C’est quelque chose d’individuel, mais pour moi, huit mois de souffrance ne sont pas assez pour avancer positivement".Christophe Lamfalussy

Christophe Lamfalussy

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