Les antimémoires de Léopold III

Paul Vaute Publié le - Mis à jour le

Belgique

A lors, tu deviens régent maintenant?» En entendant, prononcées d'une voix blanche, ces paroles de sa mère, la reine Élisabeth, le prince Charles, à qui venait d'être confié l'intérim du royaume le 20 septembre 1944, sentit le vent du boulet. Le gouvernement ne s'était guère arrêté à l'idée de confier la régence à la veuve du roi Albert, jugée trop «fantasque». Celle-ci le prit mal...

La scène est relatée, avec beaucoup d'autres, dans les mémoires d'André de Staercke (1913-2001), qui fut notamment chef de cabinet du Premier ministre Pierlot à Londres et surtout, pendant la régence, conseiller personnel du frère ennemi de Léopold III(1). N'aimant pas trop faire des vagues, le mentor princier avait voulu que ses écrits soient publiés après sa mort, chargeant de leur édition les professeurs Jean Stengers -qui allait signer, avec l'introduction de l'ouvrage, son dernier texte-, Ginette Kurgan et Régine Beauthier. Le manuscrit initial a été enrichi d'autres pièces d'archives personnelles, confiées à l'ULB.

Le soutien aux socialistes

L'ensemble à présent sorti de presse ne manque pas d'épisodes, disons, interpellants. Ainsi pour celui où, à la veille des élections de 1946, de Staercke reçut l'aval du régent pour obtenir de la Société générale qu'elle renfloue, par un subside de 2 millions d'époque, les caisses alors vides du Parti socialiste. Objectif: faire contrepoids aux communistes ainsi, écrit Jean Stengers, qu' «à un PSC hostile et à des libéraux branlants».

Avec Baudouin, les papiers de Staercke font état d'une relation évidemment frigorifique au départ, mais qui évolua ensuite vers un réel rapprochement, au point que l'ex-homme du Régent put convaincre le Roi de ne pas prendre Etienne Davignon comme Premier ministre, estimant que celui-ci serait trop soumis aux partis, à commencer par le sien. On sait que parallèlement, les contacts avaient été renoués avec Charles lui-même. «Tout cela est lié aux relations familiales au sein du Palais, explique Ginette Kurgan. Vous savez, après 1960, le roi Baudouin échappe à la tutelle familiale...»

En revanche, on trouvera, en fin d'ouvrage, un échange de lettres qui témoigne de l'échec des tentatives de réconcilier les deux fils d'Albert Ier en 1982, peu avant leur décès.

Un récit à chaud

En dépit de leur titre, les mémoires proprement dits -ce sera une déception- s'achèvent dès mai 1945, avec les entretiens de Strobl entre le Roi, le Régent et le gouvernement Van Acker. L'auteur n'a pas retravaillé ultérieurement son récit rédigé à chaud, ce qui ajoute à sa valeur. Mais inutile de dire qu'avec le plaidoyer de Léopold III paru il y a deux ans, le choc est frontal...

«Après la thèse, c'est l'antithèse, observe le directeur des éditions Racine Emmanuel Brutsaert. Ce sont deux témoignages diamétralement opposés mais d'une même authenticité.» Quand sortit «Pour l'histoire», d'aucuns reprochèrent au roi Léopold de n'avoir «rien oublié, rien appris», de s'être figé dans la certitude ombrageuse d'avoir eu tout bon quand les autres avaient tout faux. C'est exactement la même attitude, au service de la cause opposée, qui émerge de cette nouvelle source pour l'étude de la question royale. De Staercke ne concède à «ce roi lamentable» aucune part de vérité. Et fait volontiers l'impasse, par exemple, sur les ouvertures du gouvernement Pierlot, pendant sa période d'exil en France, en vue de discussions avec le Reich heureusement refusées par celui-ci...

D'une plume lyrique, celui qui fut aussi représentant de la Belgique auprès du Conseil du Pacte de l'Atlantique Nord dresse aussi, en annexes, les portraits particulièrement élogieux de deux hommes d'Etat dont il fut un familier: Churchill, qui «a poursuivi sans se lasser mais aussi sans illusion la confiance de ses concitoyens et non leur domination», et Salazar qui fut «grand sans se grandir» et «fort sans se forcer».

(1) «Tout cela a passé comme une ombre. Mémoires sur la régence et la question royale», Racine, 388 pp., 29,95 €.

© La Libre Belgique 2003

Paul Vaute

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