Les cinq semaines qui ébranlèrent la Belgique

Christian Laporte Publié le - Mis à jour le

Belgique Évocation

La Grande grève de l’hiver 1960 a officiellement démarré le 20 décembre mais la colère des milieux progressistes à l’égard du projet de loi unique remontait déjà au début de l’automne. Les spécialistes conviennent qu’elle se prolongea jusqu’au 21 janvier 1961 où elle ne prit pas fin en tant que telle mais fut suspendue par le comité de coordination des régionales wallonnes de la FGTB. Bien sûr, dans les faits, elle ne reprit, évidemment, plus mais elle laissa toutefois des traces qui ont eu des répercussions politiques, économiques, sociales et culturelles jusqu’à aujourd’hui.

Nous abordons aujourd’hui la chronologie d’un mouvement social au déroulement et aux conséquences finalement très atypiques. Une certitude : "son point de départ, ce fut avant tout le projet de loi unique", précise l’historien Pierre Tilly (UCL), auteur des biographies magistrales sur André Renard et sur André Oleffe.

"C’était un vaste projet de mesures diverses qui était justifié par la nécessité d’assainir les finances publiques alors que la Belgique vivait une fois encore une crise de régime entraînée entre autres par les événements du Congo."

L’on se dirigea très vite vers une inévitable collision entre le gouvernement social-chrétien-libéral et les syndicalistes wallons plus qu’avec les élus du Parti socialiste belge. Pourquoi ? "Il apparut très vite que la Loi unique renforcerait les caractéristiques de la fiscalité belge avec une part beaucoup plus importante de l’impôt indirect relativement à l’impôt direct et également une faible taxation des bénéfices des entreprises qui était précisément un des chevaux de bataille d’André Renard dans les années 1950. A son programme de réformes de structures répondait en fait ici une politique déflationniste qui ne corrigeait pas les inégalités fiscales."

Très rapidement donc, le projet de Loi unique annoncé à la Chambre au nom du gouvernement par le Premier ministre Gaston Eyskens, le 27 septembre 1960 fit monter la tension dans les rangs de l’Action commune socialiste.

Le 8 octobre se déroula ainsi une première manifestation à Anvers mise sur pied par le personnel des services publics. Vers la même époque, on assista au coup d’envoi de "l’Opération vérité" lancée par l’Action commune socialiste contre ce qu’elle qualifie déjà de "loi de malheur".

C’est finalement le 4 novembre que "le projet de loi d’expansion, de progrès social et de redressement financier" fut officiellement présenté par Gaston Eyskens.

Le 30 novembre, l’Action commune socialiste se déclarait sans ambages contre la Loi unique alors que les syndicalistes wallons avaient déjà une ardeur d’avance puisque quinze jours auparavant, ils avaient mis sur pied "un comité de coordination, organisme syndical de défense des intérêts économiques et sociaux de la Wallonie".

Mais les représentants des travailleurs n’entrèrent vraiment en action que deux semaines plus tard. Cela aurait pu être le 15 décembre, jour du mariage du roi Baudouin avec Fabiola de Mora y Aragon mais pour des raisons sans nul doute plus médiatiques que de respect pour la personne royale - les relations étaient pour le moins tendues entre la monarchie et la gauche syndicale depuis le dénouement de la Question royale et les morts de Grâce-Berleur - une journée d’action de "mise en train" de grève pour ne pas dire de répétition générale fut organisée à Liège le 14 décembre Ce même jour, il y avait déjà eu aussi des débrayages importants dans le Hainaut.

Comme on l’a dit dans nos éditions d’hier, il ne fit plus de doute le surlendemain 16 décembre que l’on vivrait une action à deux vitesses ou plutôt à deux niveaux entre militants syndicaux du nord et du sud du pays : le comité national élargi de la FGTB approuvait, en effet, la motion Smets (497 487 voix) et sa journée unique de grève contre celle de Renard (475 823) qui prévoyait, elle, le principe de la grève générale dès le 20 décembre, soit le jour du début de la discussion de la Loi unique à la Chambre.

Comme le souligne Pierre Tilly, la grève fut donc finalement lancée par la CGSP sans l’accord des dirigeants de la FGTB. Mieux ou pire encore selon les points de vue : la FGTB ne déclara jamais la grève officiellement en tant que telle !

Le 21 décembre, la CSC, majoritairement flamande refusa d’appuyer le mouvement qui s’était déjà étendu rapidement à l’initiative des centrales ouvrières.

Le 23 décembre se tint à Namur une réunion de la coordination des régionales wallonnes de la FGTB à Namur sous la direction d’André Renard. L’action prit aussi une tournure plus wallonne à partir du Hainaut : à l’initiative de Jacques Hoyaux et de Maurice Bologne, les grévistes commencèrent à arborer à leur vêtement un papillon jaune frappé d’un coq rouge qui portait comme inscription que "La Wallonie en a assez". L’initiative remonta jusqu’à André Renard qui fit imprimer d’autres cocardes du genre qui franchirent un pas supplémentaire affirmant cette fois que "La Wallonie lutte"

Ce fut selon l’Encyclopédie du Mouvement wallon un moment-clé dans la mobilisation "régionale" puisque, au même moment, l’on vit apparaître de nombreux drapeaux wallons aux frontons des hôtels de ville de la province de Liège mais on mit aussi en avant un nouveau slogan politique interpellant : "Séparation de la Wallonie et de la Flandre"

Pourtant à ce moment précis, la grève (re)devint paradoxalement nationale puisqu’en cette avant-veille de Noël, elle s’était étendue dans certaines régions flamandes.

Ce ne fut pas le seul paradoxe du moment : au sein des rangs ouvriers chrétiens flamands, la colère le disputa à l’effarement. Toujours le 23 décembre, le cardinal Van Roey, archevêque de Malines-Bruxelles lança "un message lourd de sens" selon Pierre Tilly : il condamna, en effet, publiquement "tous les actes qui tendent à désorganiser la vie nationale et à paralyser les organes essentiels comme gravement coupables en conscience". Il ne fallait pas avoir fait l’école sociale de la rue de la Poste pour s’apercevoir que le chef de l’Eglise catholique crossait là très ostensiblement les syndicalistes chrétiens coupables de se compromettre sans vergogne avec les syndicalistes "sans Dieu" !

Comme toutes les volontés ecclésiales de reprendre la main dans un débat belgo-belge dans l’après-Seconde Guerre mondiale, la directive du cardinal obtint le résultat inverse à celui qui était escompté ! A tous les étages de la Centrale des syndicats chrétiens, la démarche fut considérée comme vraiment trop inopportune Et l’on se demandait quand l’Eglise finirait enfin par ne plus mettre son nez dans les affaires séculières !

Enfin, cerise sur le gâteau ou plutôt Enfant-Jésus sur le cougnou de Noël bien rare cette année-là dans les chaumières wallonnes, les prêtres-ouvriers de Seraing réagirent fermement à l’ukase en se prononçant totalement solidaires des grévistes dans la nuit de Noël.

Et en ce 24 décembre pour le moins agité, le journal "La Wallonie" était, fait exceptionnel dans l’histoire de la presse de l’après-guerre, saisi pour avoir diffusé un appel aux soldats les appelant à se croiser les bras et à fraterniser avec les grévistes plutôt que de les contrer comme l’avait demandé le gouvernement Extrait : "Vous êtes mobilisés pour défendre le pays et non pour l’étrangler. Ne craignez rien, tout le mouvement socialiste est là pour vous défendre. Soldats, ne soyez pas traîtres à votre classe. Nous comptons sur vous !"

Le quotidien syndical liégeois réagit le surlendemain en annonçant qu’il ne paraîtrait plus désormais que sur quatre pages, exclusivement consacrées à la grève Selon Jean-Louis Debatty, André Renard, le vrai "patron" du journal voulait de la sorte permettre à un maximum de travailleurs du quotidien de participer eux-mêmes à la grève. Mais ce "service minimum" pouvait aussi être dicté par la perspective d’un très long conflit. Comme le souligne toujours Debatty "d’informateur et mobilisateur, le journal devenait militant. Du relais des événements, il en devenait acteur".

Le 25 décembre, les bourgmestres socialistes du Borinage et de Huy/Waremme indiquent qu’il n’est pas question pour eux de dénoncer les grévistes au gouvernement. D’autant plus que ce gouvernement était illégal à leurs yeux depuis qu’il n’avait pas appliqué la loi sur le recensement

Le 26 décembre, le ministre Harmel condamnait toute grève des fonctionnaires ce qui amena une minorité d’entre eux à reprendre le travail.

Le 28 décembre fut le sommet de la grève : selon les analystes de l’époque, l’on recensa ce jour-là 320 000 grévistes. André Renard ne s’enivra toutefois pas de ces chiffres : il était bien conscient que la grève ne serait jamais nationale et donc générale. Et dès ce moment, il devait modifier sa stratégie dans une optique résolument et exclusivement wallonne.

Le 29 décembre, indice de la gravité de la crise, le Roi interrompait son voyage de noces et rentrait dare-dare à Bruxelles. Il faut dire que Renard évoquait la possibilité d’un abandon de l’outil mais en même temps, le monde communiste wallon s’étonnait d’une rencontre entre le syndicaliste liégeois et le président de la CSC, Gust Cool. Pour le communiste Théo Dejace, la FGTB était donc déjà prête à conclure un compromis et à renoncer à des actions vraiment révolutionnaires.

Bruxelles connaît une manifestation de grande envergure le 30 décembre mais cela ne fit pas infléchir le gouvernement : Gaston Eyskens confirma qu’il ne négocierait pas. Et ce, malgré la multiplication de dérapages : à Bruxelles, un chômeur qui ne manifestait pas était tué près des bureaux de la Sabena.

Le 3 janvier 1961, à Ivoz-Ramet, André Renard confirma ses intentions nouvelles en lançant comme mot d’ordre qu’il fallait à la fois le fédéralisme et les réformes de structure. Et de dire, un brin lyrique, que "le peuple wallon est mûr pour la bataille. Nous ne voulons plus que les cléricaux flamands nous imposent leur loi. Le corps électoral socialiste représente 60 % des électeurs en Wallonie. Si demain le fédéralisme était instauré, nous pourrions avoir un gouvernement du peuple et pour le peuple".

Un message qui ne passa pas inaperçu chez les politiques socialistes wallons : le 4 janvier, Jean-Joseph Merlot faisait une profession de foi fédéraliste à la Chambre

Le 6 janvier, la température remonta brutalement à l’occasion d’une nouvelle manifestation à Liège alors que la reprise du travail s’accentuait tant en Flandre qu’à Bruxelles. André Renard galvanisa les foules en les invitant à mener une grève au finish mais il se fit aussi acclamer en réclamant l’abandon de l’outil. Après le meeting, des heurts opposèrent la gendarmerie aux grévistes qui saccagèrent la gare des Guillemins après le meeting. Des heurts très violents se produisirent pendant sept heures entre les manifestants et la police. Un ouvrier-bétonneur grièvement blessé mourut dans la nuit, alors qu’un autre fut plongé aussi dans un état très critique.

Le 9 janvier; le PSB désavouait les actes de violence. Mais André Renard, Arthur Gailly et Jean-Joseph Merlot réclamaient, eux, l’ouverture d’un second front politique en invitant les parlementaires socialistes à donner leur démission.

Le 10 janvier, Achille Van Acker, chef de file des socialistes flamands approuvait les mesures de maintien de l’ordre et constatait avec une certaine surprise qu’un de ses amendements à la Loi unique - alors en pleine discussion à la Chambre - avait été retenu par le gouvernement. Un tournant, sans nul doute, car la CGSP Enseignement donna ce même jour l’ordre de reprendre le travail.

Le 11 janvier, le travail a repris en Flandre sauf dans la région gantoise, anversoise et dans la zone du Rupel.

Le 12 janvier, André Renard dut constater de surcroît que le second front parlementaire ne s’ouvrirait pas : il n’y eut pas de majorité pour amener les élus socialistes wallons à démissionner alors que les Etats généraux des mandataires socialistes wallons décidaient de s’adresser au Roi dans une optique résolument fédéraliste.

Le 13 janvier, la Loi unique était adoptée à la Chambre par 115 voix contre 90 et une abstention. Comme le souligne Pierre Tilly : "Le coup de poker de Renard avait échoué : le mariage tant espéré entre socialistes et syndicalistes wallons avait accouché d’une souris du fait de la fidélité du PSB à l’esprit unitaire."

Alors que la reprise du travail s’intensifiait. André Renard démissionnait comme régent de la Banque nationale. Et pourtant les régionales wallonnes de la FGTB décidèrent de continuer la grève pour le retrait de la loi unique et pour la dissolution des chambres.

Le 15 janvier, Leo Collard, le président du PSB remettait au roi Baudouin un mémorandum en sept points qui mettait l’accent sur les réformes de structure nécessaires pour sortir de l’impasse.

Malgré tous ces signes annonciateurs de la fin du conflit, celui-ci n’était pas encore fini. On en eut une illustration tragique le 16 janvier avec le décès d’un ancien boxeur de 32 ans, Jo Woussem, tué par une balle en pleine tête à l’issue d’un meeting de Renard à Chênée. Avec l’énergie du désespoir, ce dernier harangua encore 20 000 militants sur la grand-place de Mons, leur promettant "une grève de libération nationale qui ira jusqu’au bout". Mais l’heure de Renard était passée. La "Gazette de Liége" finit même par l’accuser d’avoir voulu fomenter un coup d’Etat parce que, pendant la grève, beaucoup de militants se déplaçaient avec des transistors comme s’ils attendaient des ordres diffusés à la radio par d’obscures "forces socialistes"

Qu’à cela ne tienne, André Renard n’entendait toujours pas cesser la grève et put compter sur son "bataillon de fer" à savoir les métallos liégeois et hennuyers mais les caisses de résistance étaient bel et bien vides et les 21 et 22 janvier, la grève était finalement suspendue. Le lendemain, 23 janvier, l’on assista même une rentrée disciplinée des derniers grévistes" pour paraphraser Tilly. Reste que le mois d’action qui avait mis la Wallonie sens dessus dessous ne resterait pas sans lendemains institutionnels et autres. Mais cela, c’était déjà une autre histoire

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