Belgique

Y aurait-il une malédiction des frères ? Après les Merah (attentats de Toulouse), les Tsarnaev (attentats de Boston), les Kouachi et les Abdeslam (attentats de Paris), les El Bakraoui ont agi par deux mardi à Bruxelles. L’aîné, Ibrahim, s’est fait sauter à l’aéroport; le cadet, Khalid, dans le métro à Maelbeek. Comment expliquer cette folie mortifère en duo familial ? Pourquoi les terroristes agissent-ils si fréquemment en fratrie ? S’agit-il d’un mode opératoire particulier ?

Musulman converti et imam de la mosquée Assahaba à Verviers, Franck Amin Hensch reste très prudent dans sa réponse. "On observe que dans tous les cas de jeunes qui se sont radicalisés, ce sont de tout petits groupes d’amis. Pour les familles issues de l’immigration, il y a sans doute une explication sociologique. Ces familles sont souvent plus nombreuses, avec 5 ou 6 enfants très proches en termes d’âge. La fratrie est de ce fait assez liée. Ils n’ont pas véritablement de réseaux d’amis, faisant déjà réseau eux-mêmes", indique l’imam.

Mais ce n’est pas un facteur propre à une communauté particulière, insiste-t-il. "Dans ma localité, il y avait une famille avec 6 ou 7 garçons assez remuants : c’étaient les bagarreurs du village". La loi du nombre joue dans les familles maghrébines; la proximité familiale est plus ancrée et les liens plus proches .

"Troublant"

Assistant et chercheur au département des sciences de l’Antiquité/langue arabe et études islamiques, Radouane Attiya refuse lui aussi les affirmations péremptoires. Les terroristes qui agissent en fratrie, "c’est troublant", convient-il. "mais il est prématuré de tirer des conclusions". On se trouve face à de nouvelles franges de radicalisme. Les jeunes occidentaux qui se radicalisent jusqu’à jouer les kamikazes dans les villes européennes, c’est un phénomène neuf. "On n’est pas en mesure aujourd’hui d’avancer une analyse très fondée scientifiquement".

La problématique est délicate; on se trouve dans le registre de la psychologie individuelle ou collective. A cet égard, c’est sans doute plus facile, pour deux frères qui présentent un profil psychologique semblable et qui se sont radicalisés, d’œuvrer ensemble. "Dans ces opérations, la confiance doit être de mise : les liens du sang protègent davantage contre une dénonciation" ou une traîtrise. Mais on ne peut pas dire grand-chose de plus, indique Radouane Attiya.

Un solide parcours de délinquants

Le Délégué général aux droits de l’enfant, Bernard De Vos, islamologue de formation, pointe lui une constante : "Ce qui est certain, c’est qu’avant d’avoir des prétentions terroristes, ces séries de frères qui ont dramatiquement fait la Une étaient d’abord ancrés dans un solide parcours de délinquance et de criminalité avant d’avoir des prétentions terroristes avec des convictions religieuses."

Il faut d’abord creuser cette question, dit-il. "Pourquoi des frères se retrouvent-ils ensemble dans la criminalité avant de dériver vers le radicalisme violent ?" Dans de nombreuses situations, les parents de ces garçons n’ont pas d’idées fondamentalistes. "Les convictions religieuses de ces jeunes sont relativement récentes et ultérieures à leur entrée dans la délinquance, ajoute-t-il. Ce sont des profils de petites frappes : il y a plus de porosité entre le grand banditisme et le passage à l’acte terroriste, qu’entre la religion et le fait de finir kamikaze."

Pour Bernard De Vos, il n’est pas étonnant de retrouver les membres d’une fratrie impliqués dans des faits très graves. "Dans les familles où un grand frère est en taule, le plus petit suit souvent. Les raisons ? L’exemple de l’argent facile, la faiblesse éducative… Il ne faut pas chercher loin pour trouver des fratries complètes empêtrées dans la délinquance."