Belgique

Jamais les jeunes adolescents n’ont autant lu. Après l’alphabétisation, la démocratisation du livre, les smartphones et les tablettes ont aujourd’hui considérablement accru les occasions de lecture.

Pourtant, dans le même temps, plusieurs études prouvent que le nombre des grands lecteurs, c’est-à-dire les adolescents qui lisent en dehors du cadre scolaire, ne cesse de baisser. "Les raisons de cette baisse sont assez évidentes", note Laurent Moosen, directeur du Service des lettres en Fédération Wallonie-Bruxelles. "L’offre de loisirs pour les jeunes ados a explosé, et l’offre numérique et les activités liées aux réseaux sociaux prennent de plus en plus de temps. La lecture est donc concurrencée par une multitude d’activités. Cependant, sans que cela puisse enrayer la baisse des grands lecteurs, l’utilisation des réseaux sociaux peut amener à la lecture. Beaucoup de jeunes partagent leurs coups de cœur sur YouTube ou Facebook. Le goût pour la lecture peut donc être plus facilement partagé. Cela attire des jeunes vers des livres, et cela fait désormais de la lecture une activité sociale."

"Dans le même temps, poursuit Laurent Moosen, le livre papier fait de la résistance, car un nombre non négligeable de jeunes plonge dans un livre pour se couper des sollicitations incessantes propres au numérique. La lecture d’un livre papier devient un moment de respiration, un refuge."

Lire pour sortir de soi

Déjouer l’instantanéité et la recherche de l’émotion permanente que suscitent les réseaux sociaux, prendre le temps de lutter contre un texte, de le comprendre, de laisser grandir l’imagination… Voilà les défis auxquels sont soumis les lecteurs dans une époque toute dédiée à la vitesse et à l’efficacité.

"La lecture permet justement aux jeunes de se décaler de l’immédiateté, de prendre du recul vis-à-vis de leur propre vie et de leur propre situation", évoque Brigitte Stevens, membre du Comité de sélection des livres du prix Farniente qui récompense chaque année des œuvres de la littérature jeunesse. "Ils discutent de ce qu’ils ont découvert. La lecture devient davantage solidaire et permet aux jeunes adolescents de sortir de leur coquille."

Laurent Moosen ne dit pas autre chose. "A quoi peut servir la lecture en 2017 ? Sans doute à permettre aux jeunes de donner du sens à ce qu’ils vivent et de construire un récit individuel et collectif. Dans une société très individualiste, il y a clairement aujourd’hui une crise identitaire. Or, nous avons tous besoin de nous projeter dans des récits et des histoires. La lecture peut permettre aux jeunes, en les projetant dans un récit long, d’observer qu’une existence qui peut paraître fragmentée a un sens. Si la lecture offre de retrouver un récit individuel, elle permet aussi l’élaboration d’un récit collectif. C’est le cas dans une classe quand les élèves sont amenés à croiser leur regard et à exprimer leurs avis sur un roman."

Créer du lien autour du livre

Alors se pose la dernière question. Comment donner le goût de la lecture et du temps long aux adolescents aujourd’hui ?

"Ecoutons-les d’abord, insiste Laurent Moosen . Il ne faut pas avoir peur si des adolescents passent par la littérature jeunesse. Celle-ci est de bonne qualité. C’est après, en observant ce qu’ils lisent, que l’on peut les emmener vers d’autres choses. Il ne faut pas non plus avoir peur de leur présenter des longs textes. Les jeunes adolescents ne sont pas davantage qu’auparavant tentés par le récit court. Rien ne permet de dire aujourd’hui que les smartphones et leur instantanéité ont formaté le cerveau des ados."

"Autant que possible, il faut créer du lien autour des livres, conclut Brigitte Stevens . Les parents doivent s’intéresser à ce que lisent leurs enfants, en parler avec eux. Dans les classes c’est la même chose. Il faut faire en sorte que les jeunes puissent discuter de leurs lectures. Ce dialogue, c’est d’ailleurs ce que nous essayons de mettre en place avec le prix Farniente."

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Le Fonds Victor lance un appel à projets à toutes les écoles francophones

Le 4 novembre 2016 à Bruxelles, Victor, treize ans, décédait accidentellement. Pour "donner un sens à ce qui n’en a pas", pour faire vivre l’enthousiasme pour la littérature et la curiosité de Victor, ses parents, Francis Van de Woestyne (rédacteur en chef de "La Libre Belgique") et son épouse ont décidé de lancer le "Fonds Victor", dont la vocation est d’encourager les jeunes de 12 à 15 ans à la lecture.

Soutenu par la Fondation Roi Baudouin et la Fédération Wallonie-Bruxelles, le Fonds Victor lance d’ici au 30 septembre, et en collaboration avec la Fureur de lire, son propre appel à projets.

L’objectif sera d’encourager au moins trois initiatives qui auront pour objet d’inciter à la lecture les élèves du premier degré du secondaire.

"L’essentiel est de renforcer le plaisir de lire"

Ces projets, qui peuvent concerner une ou plusieurs classes, s’orienteront vers la mise en œuvre d’une réalisation concrète autour de la lecture, en collaboration avec un auteur, un illustrateur ou un autre acteur culturel. "L’essentiel est de développer ou de renforcer le plaisir de lire", souligne Francis Van de Woestyne.

L’appel s’adresse à toutes les écoles, de tous les réseaux. "Nous serons attentifs à ce qu’il y ait, parmi les projets retenus, des initiatives présentées par des classes situées dans des quartiers défavorisés."

Au-delà de cet appel à projets, le Fonds Victor s’est associé au prix littéraire Farniente qui, lui aussi, s’adresse aux jeunes adolescents.

Une autre initiative ambitieuse du Fonds sera d’organiser au mois d’avril 2018, une journée de partage de textes au Domaine provincial de Chevetogne. Chaque enfant qui participera à cette journée pourra choisir un endroit du parc où il récitera son texte coup de cœur. Les visiteurs, de leur côté, recevront un itinéraire de promenade qui leur permettra de "se faire raconter des histoires". "Si la majorité des récitants sont des enfants, précise Francis Van de Woestyne, quelques personnalités connues se prêteront aussi au jeu et feront partager leur récitation publique."

A travers les futurs projets sélectionnés, la collaboration avec le prix Farniente et la journée Victor, le Fonds s’inscrit résolument dans les nouvelles pratiques qui font de la lecture un moment de partages et d’échanges. Il s’inscrit également dans la certitude qu’un "enfant qui lit sera un adulte qui pense", souligne Francis Van de Woestyne en faisant référence à la devise du Fonds.

Une marche de soutien au Fonds Victor aura lieu le 3 septembre 2017 en forêt de Soignes. Renseignements et inscriptions sur le site du Fonds.

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Matteo Verkeyn, 13 ans et féru de mangas: "Pour le moment, je lis 'One Piece'"

Matteo a 13 ans et est féru de mangas, ces bandes dessinées japonaises qui se lisent à l’envers, de la dernière page vers la première. Il en lit de "une à deux par semaine". "J’ai une grande bibliothèque dans ma chambre. Elle en est remplie." Cette passion lui a été transmise par son beau-père. Ce que Matteo apprécie le plus dans les mangas, c’est leur style si particulier, situé entre la bande dessinée et le roman.

Le jeune garçon se rend d’ailleurs une fois par mois à la bibliothèque de Morlanwez qui organise un club de lecture manga. "On y parle de ce que l’on a lu. Pour le moment, je lis ‘One Piece’. On parle aussi de jeux vidéo liés à l’univers manga et d’animés, qui sont des dessins animés manga." Matteo a conscience que de moins en moins d’adolescents de son âge se tournent vers la lecture. "Par exemple, ma sœur de 14 ans lit très peu. Elle le fait seulement lorsqu’elle est obligée, pour l’école." Pourtant, il s’agit selon lui d’un bon moyen de se déconnecter. "Enfin, je ne me déconnecte pas totalement, car je lis beaucoup de mangas sur ma tablette. Mais je pense que les autres adolescents sont plus tentés par les vidéos YouTube, ou les réseaux sociaux. C’est plus facile."


"L’enseignement de la lecture devrait être plus exigeant"

Ce fut la mauvaise surprise de l’année scolaire. Le dernier rapport Pisa publié en décembre 2016 montre que les performances en lecture des élèves francophones sont sous la moyenne des pays de l’OCDE. En Fédération Wallonie-Bruxelles, des recherches sont en cours pour expliquer ces mauvais résultats.

Laurent Moosen ne veut pas asséner des réponses définitives. Il note cependant qu’il serait possible d’accentuer la présence de la littérature dans les classes (c’est d’ailleurs un des projets du Pacte d’excellence). Il note surtout que l’enseignement de la lecture pourrait être plus "exigeant". "On favorise dans nos classes la lecture de textes courts, et l’on saucissonne souvent des œuvres pour analyser un extrait et y envisager l’utilisation du participe passé, par exemple. C’est catastrophique, car cela colle sur le texte un rapport utilitariste, et tue le plaisir de la lecture. Il faut donc favoriser les textes longs et complexes, sans sous-estimer ou infantiliser les adolescents. De nombreuses expériences démontrent qu’ils sont très vite capables de fournir une analyse experte sur un texte pourtant jugé complexe."