Belgique

Entre idées reçues, fantasmes alarmistes et vérités très partielles, les discours qui circulent au sujet des demandeurs d'asile sont pollués par une foule de stéréotypes.


Tentative d'éclairage.


"On ne peut pas accueillir toute la misère du monde"

La phrase a été à l’origine prononcée par un socialiste français, l’ancien Premier ministre Michel Rocard. Cependant, elle est presque toujours rapportée dans une version tronquée. La citation exacte : "La France ne peut pas accueillir toute la misère du monde, mais elle doit en prendre largement sa part." Nuance.

Loin d’accueillir "toute la misère du monde", l’Europe n’en héberge qu’une fraction, entre 6 et 8 % des réfugiés que compterait la planète. "L’Union européenne, qui totalise 500 millions d’habitants, a les moyens d’accueillir un million de demandeurs d’asile", veut croire Andrea Rea, sociologue à l’ULB et spécialiste des migrations.

L’effort fourni par les pays voisins de la Syrie est autrement plus conséquent. La Turquie, avec ses 80 millions d’habitants, a accueilli 2 millions de Syriens. Et que dire des 4 millions de Libanais, dont le territoire abrite 1,5 million de Syriens ? 


"Ils vont prendre le travail des Belges"

Quel est l’impact des migrants sur le marché du travail ? Plusieurs études mettent en avant leur apport positif sur la croissance économique. La question, très idéologique, divise cependant les experts. Une certitude : pour des secteurs comme la construction ou l’horticulture, les migrants constituent une main-d’œuvre providentielle, car flexible et bon marché. Dans les vergers du Limbourg, ce sont eux qui assurent désormais la cueillette des pommes, dont se chargeaient autrefois les femmes et les étudiants. "Ils ne prennent pas le travail des Belges, ils prennent des emplois laissés vacants par les Belges, certifie Andrea Rea. Et, de ce fait, ils contribuent au développement de la Belgique."

"On sous-estime la force qu’ont en eux les migrants, et qui est liée aux souffrances traversées, observe Hassan Bousetta, politologue à l’ULg et spécialiste du monde arabe. Cette force induit souvent un grand dynamisme sur le plan économique." Un exemple : Mohed Altrad. Ce Français d’origine syrienne, patron du géant de la construction Altrad, a grandi dans le désert au sein d’une tribu bédouine. Le 6 juin dernier, il a été titré "entrepreneur mondial de l’année" par la société de consultance Ernst & Young.


"Les musulmans vont devenir majoritaires"

La place de l’islam en Europe alimente, depuis le 11 septembre 2001, bien des interrogations, souvent teintées de peur. "C’est une crainte légitime, estime Andrea Rea. Seulement, l’identité musulmane est beaucoup plus variée qu’on ne le croit généralement. On se concentre trop sur la dimension la plus périlleuse, la plus orthodoxe, la plus intolérante."

François De Smet rappelle lui aussi la diversité du monde musulman. "Beaucoup suivent le ramadan comme certains Belges fêtent Noël. Ils ont une pratique de la religion que j’appelle horizontale, pour passer du temps avec la famille et les amis, plutôt que verticale, pour se rapprocher d’une divinité."

Sur le plan démographique, l’hypothèse d’une Belgique à dominante musulmane reste loin, très loin de la réalité. "Les musulmans, c’est 6 % de la population belge, indique Hassan Bousetta. En Wallonie et en Flandre, il est exclu que l’islam devienne majortaire. C’est de l’ordre du fantasme alarmiste. A Bruxelles, il s’agit d’une éventualité dans quelques quartiers, et encore, seulement si la ségrégation spatiale se maintient. Que Schaerbeek ou Molenbeek devienne à majorité musulmane, même d’ici trente ans, ne me paraît pas l’hypothèse la plus probable."

L’avenir reste toutefois à écrire, prévient Andrea Rea. "Une attitude de rejet, de stigmatisation des musulmans ne fera qu’augmenter le radicalisme. C’est au contraire un politique d’ouverture qui permettra de développer un islam européen. Cela dépendra autant des musulmans eux-mêmes que de la société belge."


"Ils viennent pour profiter du système"

D’où proviennent les personnes qui introduisent une demande d’asile en Belgique ? De quatre pays, essentiellement : la Syrie, l’Irak, l’Afghanistan et la Somalie. Quatre zones de conflits. "Les gens qui arrivent aujourd’hui chez nous sont pour la plupart des déplacés de force, qui fuient la guerre", insiste François De Smet, directeur de Myria, le Centre fédéral Migration.

Parmi les milliers d’Espagnols qui ont choisi l’exil par refus de la dictature franquiste, beaucoup sont retournés au sud des Pyrénées après le retour de la démocratie. De même, de nombreuses personnes jetées sur les routes par la guerre en ex-Yougoslavie se sont ensuite réétablies dans les Balkans. "Quand le pays d’origine se stabilise, une partie des réfugiés y retournent , indique Andrea Rea. Cela démontre qu’ils fuient avant tout une situation d’insécurité, et non de précarité économique. C’est une différence avec les autres migrants, qui tendent à s’établir définitivement."


"Ils ne s’intégreront pas et risquent de tomber dans la délinquance"

Les Irakiens et les Syriens arrivés en Europe, souvent issus des classes moyennes supérieures, sont en moyenne mieux formés que leurs compatriotes. "La plupart sont plurilingues", assure Andrea Rea. Avec d’autres chercheurs, ce dernier a suivi entre 2003 et 2006 la totalité des demandeurs d’asile ayant obtenu le statut de réfugié en Belgique. Après six mois, seuls 19 % d’entre eux travaillaient, tandis que 57 % émargeaient au CPAS. Au bout de quatre ans, par contre, 55 % avaient un emploi et ils n’étaient plus que 25 % à dépendre du CPAS.

Si les difficultés liées à l’apprentissage de la langue et à l’équivalence des diplômes risquent, dans un premier temps, de fixer les réfugiés au bas de l’échelle sociale, Hassan Bousetta insiste sur l’absence de causalité entre pauvreté et délinquance. "Les familles ouvrières, y compris musulmanes, sont souvent des familles très structurées. On pourrait discuter du cas des jeunes Marocains, qui sont effectivement dans une fenêtre de difficultés entre le début de l’adolescence et la trentaine. Mais c’est plutôt une exception, et les Syriens qui arrivent chez nous ont de toute façon un autre profil sociologique."


"Le risque terroriste va augmenter"

Pas d’angélisme : la montée en puissance de l’Etat islamique (EI, aussi appelé Daech) témoigne aussi de l’existence d’un certain courant d’opinion dans les sociétés musulmanes du Moyen-Orient. Un courant minoritaire, sans doute, mais qui ne peut se résumer à un groupuscule. Il n’est donc pas impossible que, parmi les demandeurs d’asile en provenance d’Afghanistan, d’Irak ou de Syrie, certains portent une conception intolérante et ultrarigoriste de l’islam. "Que l’un ou l’autre ex-combattant de Daech se soit glissé dans un convoi de réfugiés, dans l’espoir de venir se ranger en Europe, ce serait fou de penser que ça n’existe pas", concède Hassan Bousetta.

Néanmoins, l’actuelle crise de l’asile renvoie pour l’essentiel à une tout autre réalité. "Les migrants qui arrivent chez nous sont les premières victimes du djihadisme, avance Andrea Rea. Pourquoi assiste-t-on à une telle hausse des demandeurs d’asile ? Parce que la prise de Palmyre a changé la donne et que l’EI est maintenant sur la route de Damas. Ces gens fuient la barbarie, donc il est peu probable qu’ils deviennent de futurs terroristes. Ce sont peut-être les jeunes d’ici, immigrés de la deuxième génération, en proie à des tas de frustrations, qui risquent de devenir des bombes humaines. Mais pas les réfugiés syriens ou irakiens, d’autant plus qu’on les accueille."

"Je comprends l’inquiétude , prolonge François De Smet. Mais les Nemmouche, les Kouachi, ce n’étaient pas des migrants. Ils avaient un passeport ! Les djihadistes n’ont hélas pas besoin des demandeurs d’asile pour planifier des attentats."