Les souffrances des "survivants"

Jacques Laruelle Publié le - Mis à jour le

Belgique

Ce sont des témoignages terribles qui sont relatés dans les 200 pages du rapport de la commission Adriaenssens, qui a récolté - entre le 24 avril, date des aveux de l’ex-évêque de Bruges et le 24 juin, jour où tous ses dossiers ont été saisis par la justice - 484 témoignages de personnes abusées par des religieux. Malgré les perquisitions, la commission Adriaenssens a pu garder une partie de sa base de données et, avec l’accord des victimes, elle présente leurs récits, compilés de manière anonyme. Ces témoignages représentent 100 pages de ce rapport, présenté sur son site Internet (www.commissionabus.be).

Des abus extrêmement graves, qui sont souvent anciens et qui n’ont épargné aucune congrégation religieuse ou internat catholique. "Ce ne sont pas de simples attouchements, ce sont des faits d’abus sexuels, des viols, des abus par voie orale et anale, des masturbations forcées ou des masturbations réciproques", a expliqué le Pr Adriaenssens. Les membres mêmes de la commission ont été choqués par la nature de ces faits. "On est bouleversés: personne n’est préparé à cela", insiste-t-il.

Et ce, d’autant plus que la majorité des témoignages sont venus au cours d’une période très courte : 215 victimes ont contacté la commission la semaine qui a suivi l’affaire Vangheluwe. "Ce fut un véritable tsunami de plaintes", selon les mots du Pr Adriaenssens, qui n’hésite à parler d’une "affaire Dutroux pour l’Eglise". Et, parmi les personnes qui se sont adressées à la commission, on ne note, malgré les appels de Mgr Léonard, aucun abuseur.

Plutôt que de victimes, le Pr Adriaenssens voit en ces hommes et ces femmes des "survivants, des gens qui ont réussi à survivre à ce qu’ils ont vécu, qui vivent avec un partenaire, avec une famille, qui travaillent, mais qui sont toujours en souffrance".

1A tout âge. On pensait que les plaintes émanaient surtout d’hommes, mais il y a un tiers de femmes. Le nombre de victimes où l’abus commence avant 12 ans est équivalent à celui où il commence après 12 ans, âge où un pic est constaté. Pour les garçons, les abus chutent dès 15 ans, une tendance qui n’est pas confirmée chez les filles, où le risque s’accroît avec l’âge. Mais, pour certaines victimes, les faits ont débuté alors qu’ils n’étaient âgés que de 2 ou 5 ans. "Il est important de connaître ces chiffres pour faire de la prévention", estime le Pr Adriaenssens. Beaucoup de ces dossiers sont anciens : plus de 70 % des victimes ont aujourd’hui entre 40 et 70 ans. En conséquence, la moitié des religieux abuseurs sont décédés. Ce qui montre que les victimes ne sont en rien soulagées par la mort de leur abuseur. Et qu’elles souffrent. Une statistique reprise à côté de ces récits donne, en effet, l’ampleur des effets des abus : des proches ont signalé que 13 victimes sont décédées par suicide "en relation avec l’abus sexuel commis par un clerc". Six personnes mentionnent dans leur lettre à la commission une tentative de suicide. Et ce chiffre est très certainement en deçà de la réalité, car la commission, qui s’est sabordée après les perquisitions, n’a pu entendre que très peu de victimes.

2Un problème ancien. Les abus ont surtout été commis dans les années 60 et 70. Ils diminuent à partir des années 80. "Toutes les congrégations religieuses, tous les évêchés sont touchés. Toutes les écoles catholiques avec un internat ont connu des faits d’abus sexuels", relève le Pr Adriaenssens. Et si les faits ont diminué dans les années 80, c’est parce que l’Eglise a commencé à être moins impliquée dans l’enseignement à la suite de la crise des vocations. Beaucoup de ces enfants étaient envoyés dans les internats pour la réputation qui en rejaillissait sur la famille. Dans les années 50 et 60, Ils ne rentraient bien souvent qu’après trois semaines pour un très court week-end. Stressés par le contexte de l’enseignant abuseur, incapables d’étudier à leur niveau, ces victimes n’osaient parler, de peur que l’opprobre ne rejaillît sur eux et leur famille. "Le contact avec les familles qui auraient pu les protéger était limité. La société dans son ensemble doit s’interroger sur sa responsabilité", commente le Pr Adriaenssens. Aujourd’hui, poursuit-il, "les parents sont beaucoup plus présents avec leurs enfants. Il y a eu de raison de croire qu’il y a encore un problème spécifique dans l’Eglise. Mais il n’y aucune indication que le nombre de pédophile ait diminué. Où sont-ils ? Là où l’on s’engage avec les enfants." D’où la nécessité, pour le pédopsychiatre, de prendre des mesures pour protéger les enfants. A côté de ces internats, il y avait aussi les cas des prêtres amis de la famille, qui s’occupaient de manière constructive des enfants tout en abusant de ceux-ci. D’où la difficulté à briser la loi du silence, de peur d’une sanction pour le religieux.

3Une commission utile. Pour le Pr Adriaenssens, la commission qu’il présidait, dont les travaux ont été interrompus à la suite des perquisitions de la justice qui n’avait pas confiance, avait sa raison d’être. Il la voyait sur le modèle de la "Commission vérité et réconciliation", instituée en Afrique du Sud après la fin de l’apartheid. Mais il aurait fallu y adjoindre un magistrat, observateur de la justice. "Nous avons compris qu’il n’était pas acceptable pour la société que la commission gère elle-même ses contacts avec la justice", juge-t-il aujourd’hui.

4Pas d’étouffement. Il ne voit pas de preuve qu’il y ait eu une volonté systématique de l’Eglise de se taire sur les abus sexuels. Elle aurait plutôt réagi comme certaines mères lorsque le père commet un inceste, disant que c’est certainement une erreur. Et, pour se faire une idée de la situation, il estime qu’il est important que les évêques, le cardinal et l’archevêché lisent le rapport intégralement. "On se rend compte qu’on était tout à fait mal informé et que l’on ne connaissait pas la gravité des choses ni le fait que ces victimes étaient blessées à vie", a réagi l’évêque de Tournai, Mgr Guy Harpigny, pour qui "les mentalités sont train de changer" , et qui croit que "les autorités dans l’Eglise sont prêtes aussi à agir dans ce changement".

La Conférence épiscopale présentera lundi l’institution qui succédera à la commission Adriaenssens. Pour le pédopsychiatre, elle devrait plutôt prendre la forme d’un "centre de reconnaissance". Il plaide également pour la création d’un fonds de solidarité pour les victimes, alimenté par les auteurs d’abus sexuels. Et il appelle les évêques à faire preuve de courage, estimant que les responsables actuels semblent prêts au changement.

Jacques Laruelle

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