Belgique

Le Québécois Jacques Landry dont les méthodes d’interrogatoire ont permis de résoudre l’affaire Alexia Daval en France a étudié le dossier des tueries du Brabant. Interrogé par Paris Match il estime que « c’est une affaire criminelle et rien d’autre ».

«L’extrême droite, la gendarmerie, la déstabilisation de l’État et toutes ces pistes sont complètement farfelues. Les tueries du Brabant sont une affaire criminelle et rien d’autre ». C’est Jacques Landry qui s’exprime de la sorte. Cet ex-policier retraité de la Sûreté du Québec a beaucoup fait parler de lui dans les médias hexagonaux ces derniers temps, en raison de sa contribution indirecte à la résolution de l’affaire du meurtre d’Alexia Daval, le fait divers qui a tenu la France en haleine. C’est en s’inspirant de sa méthode d’interrogatoire que les gendarmes de la section de recherche de Besançon sont parvenus à faire craquer le mari de la victime, Jonathann Daval, qui a fini par avouer être l’auteur du crime.

Cette méthode, baptisée « Progreai » (pour Processus général de recueil des entretiens, auditions et interrogatoires), se fonde sur une approche très différente de celle de l’audition classique, au cours de laquelle les enquêteurs confrontent le plus souvent le suspect aux indices matériels, aux éléments de police scientifique et aux éventuels témoignages, dans l’espoir qu’il passe aux aveux. Le crime et ses preuves éventuelles sont au centre de l’interrogatoire. A l’inverse, l’ex-policier de la « Belle Province » s’intéresse prioritairement au suspect et à ses motivations. L’objectif étant de cerner sa personnalité, son parcours de vie, sa situation sociale, familiale et économique, de manière à comprendre ce qui a provoqué le passage à l’acte, qu’il s’agisse d’un crime ou d’un délit. Cette approche repose sur une écoute attentive de l’individu avec lequel on crée du lien, en dehors de toute logique de confrontation et en dépit de la gravité du geste commis. Petit à petit, les mécanismes de défense cèdent et l’auteur finit par se livrer. Aux dires de son créateur, la méthode « Progreai » atteint un taux de réussite de 80 %.

Actuellement, Jacques Landry dirige la société « Polygraphie Jacques Landry Inc. » qui propose à sa clientèle une gamme variée de services et de formations dans le domaine de l’enquête. Formé à la polygraphie dans les meilleures écoles d’Amérique du Nord, il s’est spécialisé dans l’interrogatoire de suspects de crimes majeurs. Au cours des vingt dernières années, il a créé une série de programmes de formation en techniques d’audition, en analyse de déclarations de suspects et en identification de profils criminels. Formateur jusqu’en 2010 à l’Institut de police du Québec, il est actuellement chargé de cours en criminologie à l’Université de Montréal.

« Des criminels ultra violents et antisociaux »

Il y a une dizaine d’années, Jacques Landry et ses collègues de la Sûreté du Québec se sont longuement penchés sur le dossier qui hante la Belgique depuis trente ans : les tueries du Brabant. Comme l’avait confirmé à l’époque à Paris Match l’ancien magistrat instructeur carolo Jean-Claude Lacroix, le rapport d’analyse des Québecois s’était révélé assez sentencieux. Ils pointaient une série de carences dans l’enquête, notamment au niveau des auditions de témoins, jugées trop peu professionnelles et de nature à vicier les investigations.

Pour remédier à cela, des recommandations avaient été faites, mais le juge Lacroix confiait à paris Match en 2007 qu’il serait impossible de les appliquer : « Pour des raisons matérielles évidentes – les faits remontent à vingt ans – », disait-il, « mais aussi parce que les policiers québécois ont recours à des techniques d’audition dont s’inspire par exemple l’école de gendarmerie de Fontainebleau, mais qui sont encore largement inconnues en Belgique ». C’est en partie pour pallier ce déficit de compétences que la profileuse belge Danièle Zucker, formée aux techniques nord-américaines, avait été engagée par la suite à la cellule d’enquête, où elle a consacré deux ans à l’étude de la première vague des tueries.

Ces initiatives avaient cependant rencontré de fortes réticences. Notamment de la part de certains responsables de la cellule d’analyse comportementale de la police fédérale, lesquels ont adopté une attitude ayant eu pour conséquence d’entraver la collaboration avec les spécialistes de la Sûreté du Québec. A telle enseigne que Jean-Claude Lacroix avait dû mener une mission de bons offices auprès de ces derniers pour rétablir le dialogue. Du reste, on connaît les réserves exprimées publiquement par le procureur Général de Liège, Christian De Valkeneer (qui vient de céder la tutelle de l’enquête à la procureure fédérale Marianne Capelle), à l’égard du travail de profiling réalisé par Danièle Zucker, le magistrat l’ayant qualifié en 2012 d’ « escroquerie intellectuelle ».

Or, pour Jacques Landry qui a rencontré Danièle Zucker à deux reprises et pris connaissance de son travail, celui-ci lui est apparu « sérieux, rigoureux et parfaitement objectif ». Et il ajoute : « Fort de mes quarante-deux années d’expérience, je peux vous assurer que n’importe quel analyste criminel qui connaît son métier en viendrait aux mêmes conclusions qu’elle. Du reste, je connais bien les profileurs américains avec lesquels elle a travaillé sur cette affaire, notamment Roy Hazelwood, c’est une référence dans sa discipline ».

Les conclusions de Danièle Zucker, lesquelles privilégiaient la piste criminelle et non celle impliquant dans les tueries l’extrême droite, d’anciens gendarmes ou encore des agents d’une puissance étrangère, Jacques Landry les fait siennes également : « Si l’on s’en tient, comme nous l’avions fait dans notre analyse, aux seuls faits, en prenant en compte le mode opératoire des tueurs, les circonstances de lieux et de temps, le récit des témoins, les profils des victimes, les véhicules et les armes utilisés, les butins dérobés, etc., je ne vois pas comment on peut creuser autre chose que la piste criminelle ». Et le Québécois d’esquisser le profil des tueurs de la manière suivante : « Des criminels ultra violents, antisociaux, motivés par l’adrénaline et le profit immédiat. Ca ressort clairement du dossier si on veut bien ne pas le voir au travers du prisme des hypothèses et des préjugés ».

A la question de savoir si, plus de trente ans après les faits, il lui paraît encore possible de démasquer leurs auteurs ou, si au contraire, nous sommes là face à un «cold case» insoluble, Jacques Landry répond :

«Pourquoi pas ? Ici, au Québec, nous avons une brigade spécialement chargée des « cold case » et elle obtient de bons résultats. Je crois qu’une équipe d’enquêteurs déterminés peut encore aboutir. A condition de repartir des fondamentaux sans se perdre en conjectures sinon ils n’iront nulle part. Ils doivent en revenir aux questions basiques : de quelle façon les crimes ont-ils été commis ? A quels endroits ? A quels moments ? Avec quelles voitures, quelles armes ? Pour quelle raison de la nourriture a-t-elle été simplement dérobée à certains moments ? Tout ça, ça parle».

L’interview exclusive complète de Jacques Landry est à découvrir dans Paris Match de ce jeudi.